—Pardonnez-moi, sire... sachant que Votre Majesté m’invitait, j’avais dîné d’avance.
Beaucoup de courtisans prenaient, comme le fils de Joséphine, cette sage précaution, lorsqu’ils se savaient admis à la table impériale.
L’Empereur déjeunait seul, sans serviette, sur un petit guéridon.
Il avalait, en quelques minutes, les œufs, la côtelette qu’on lui servait.
Il a été constaté, par les anecdotiers de l’Empire, que le grand homme mangeait peu proprement. Il oubliait volontiers sa fourchette, préoccupé qu’il était des Prussiens à battre ou du pape à mettre à la raison. Il se servait de la cuillère du père Adam. Sans façon il trempait son pain dans le plat placé devant lui et ramassait la sauce. Il en usait ainsi même quand la table était garnie de princes, de ducs, de maréchaux et de femmes, par ailleurs très mijaurées. Pas un de ces nobles convives ne refusait de prendre de ce plat où l’Empereur avait commencé par faire sa trempette. On a reproché à Napoléon son mépris des hommes et aussi des femmes. Il faut reconnaître que les uns et les unes ont tout fait pour lui fausser l’esprit. Il ne voyait les gens qu’à plat-ventre, tant qu’il fut vainqueur et maître; comment ne se serait-il pas cru, à la longue, au-dessus et en dehors de l’humanité? Ces misérables laquais, mâles et femelles, rois et reines, princes et princesses, maréchaux et maréchales, léchant avec respect et conviction les restes du plat sucé par Napoléon, ne se sont redressés que lorsque l’Anglais, le Prussien et le Russe l’ont eu abattu;—toute cette valetaille dorée de l’Empire est encore plus petite et plus rampante quand elle se tient debout, entre les lances des cosaques, que lorsqu’elle s’aplatit devant le maître signant la paix de Tilsitt.
L’Empereur avait ses mets de prédilection: le poulet à la Marengo, qui lui rappelait l’une de ses plus belles victoires, et puis des plats d’ouvrier et de paysan: des lentilles, des haricots, de la poitrine de veau grillée et du lard. Il était peu amateur de vin et se faisait voler par ses fournisseurs. Faisant goûter à Augereau du chambertin qu’il avait acheté pour son ami Cambacérès, il demanda au maréchal ce qu’il en pensait. Le rude faubourien fit clapper sa langue et dit, après avoir dégusté: «Il y en a de meilleur!» L’Empereur sourit et dit: «Ces fournisseurs n’en font jamais d’autres!...»
Le dîner auquel Lefebvre se trouvait inopinément convié fut servi simplement, mais un peu plus largement que d’ordinaire.
Napoléon cherchait à s’habituer à rester à table.
C’était un nouveau sacrifice qu’il faisait à sa future épouse.
—Les Allemandes ont gros appétit et sont accoutumées à prolonger les repas, il faut que je m’y accoutume! disait-il.