Lefebvre qui était fort mangeur, ne fut pas fâché des nouvelles habitudes de son souverain.
Un peu d’inquiétude cependant lui restait et troublait son appétit.
Pourquoi l’Empereur, en l’invitant, lui avait-il parlé de sa femme?...
Quand le dîner fut achevé et le café servi, Napoléon dit au maréchal brusquement:
—Que dites-vous de ma rupture avec Joséphine, entre vous, loin de moi, messieurs les maréchaux?... Vous devez causer de cela, n’est-ce pas?... Je désire savoir ce qu’on pense du divorce... de mon nouveau mariage?...
—Mais, sire, nous ne pouvons avoir d’autre idée que celle qu’il a plu à Votre Majesté de nous faire connaître... nous nous inclinons devant votre volonté!... nous n’avons pas l’habitude de discuter vos ordres... le divorce, le mariage, pour nous c’est un changement de front... une manœuvre nouvelle qu’il vous a paru nécessaire d’exécuter... Nous n’avons pas à faire d’objections... tout haut du moins!...
—Ah!... et tout bas?... C’est ce que vous dites tout bas que je voudrais savoir...
—Hum!... Ça n’est pas très important ni très intéressant, fit Lefebvre avec hésitation... Sire, à vous dire vrai, on regrette l’Impératrice... Elle était bonne, aimable, avec un mot gracieux pour quiconque l’approchait... et puis on était habitué à elle, et à nous aussi elle était habituée... Sa fortune avait grandi avec la nôtre... Nous étions parvenus ensemble, derrière vous, sire, à la belle place où nous sommes... Ce n’est pas elle qui eût songé à nous reprocher ou notre humble origine ou le manque d’usage du beau monde... Oh! je sais ce qu’on dit de nous tous, de moi surtout et de ma bonne chère femme, chez la reine de Naples ou dans l’entourage de la grande duchesse Elisa...
—Il ne faut pas exagérer la portée des railleries de mes sœurs... D’ailleurs je leur ferai savoir qu’il ne me plaît pas qu’on tourne en dérision les braves qui m’ont aidé à gagner mes batailles, à établir ce trône qu’elles considèrent un peu trop comme un héritage de famille!...
—L’Impératrice Joséphine, sire, n’a jamais toléré ces plaisanteries dédaigneuses et ces gorges-chaudes qui blessent... elle nous a toujours traités tous avec bonté, avec égards... Nous craignons qu’une nouvelle souveraine, une princesse élevée à la cour d’Autriche, au milieu de nobles orgueilleux, ayant tous les préjugés de sa caste, ne nous traite de haut... nous redoutons de paraître d’extraction trop modeste pour si aristocratique dame... Sire, nous avons un peu peur de votre fille d’empereur... Voilà ce que disent vos maréchaux, vos généraux, vos compagnons de bataille qui, vous le savez, ne sortent pas de la cuisse de Jupiter!...