Lefebvre s’était levé et, très pâle, adossé à la cheminée, écoutait, en se mordillant les lèvres, les propositions peu tentantes de l’Empereur.

Celui-ci continua, en se promenant par la pièce, les mains derrière le dos, croisées, comme s’il dictait un ordre de bataille.

—Une fois le divorce prononcé, je te chercherai une épouse, une femme de l’ancienne cour... ayant un titre, un nom, des aïeux... Peu importera la fortune... Je te donnerai de l’argent, des dotations, assez pour vous deux... Il faut que votre jeune noblesse se mélange avec les vieilles races... Vous êtes les paladins modernes, alliez-vous avec les filles des héros des croisades... Voilà comment nous fonderons, sur la fusion des deux France, l’ancienne et la nouvelle, la société de l’avenir, l’ordre nouveau du monde régénéré. Il n’y aura plus d’antagonisme entre les deux aristocraties... Vos fils marcheront de pair avec tous les héritiers des familles les plus nobles d’Europe, et dans deux générations il n’existera plus de traces, plus de souvenirs peut-être de cette division, de cette hostilité des vieux partis... Il n’y aura plus qu’une France, qu’une noblesse, qu’un peuple... Il faut divorcer, Lefebvre!... Je vais m’occuper de te chercher une femme...

—Sire, vous pouvez m’envoyer aux confins du globe, dans les déserts brûlants de l’Afrique, au fond des steppes glacées de la Sibérie... vous pouvez disposer de moi en tout et pour tout... m’ordonner de me faire tuer si vous voulez, j’obéirai!... vous pouvez aussi m’enlever les grades, les titres que je tiens de mon sabre et de votre bienveillance... mais vous ne pourrez pas faire que je renonce à aimer ma bonne Catherine, vous ne pourrez pas m’obliger à me séparer de celle qui fut ma compagne dévouée aux mauvais jours et qui restera jusqu’à la mort ma femme... Non! sire, votre pouvoir ne va pas jusque-là... et dussé-je encourir votre disgrâce, je ne divorcerai pas, et madame Lefebvre, maréchale et duchesse par votre volonté, restera madame Lefebvre, par la mienne! dit fièrement le duc de Dantzig, osant, pour la première fois, braver son Empereur et résister à ses intentions.

Napoléon regarda de travers le maréchal.

—Vous êtes un brave homme... un mari modèle, monsieur le duc de Dantzig, lui dit-il avec froideur... je ne partage pas vos idées... mais je respecterai vos scrupules... Que diable! je ne suis pas un tyran... C’est bon!... on ne vous parlera plus de divorce... conservez votre faubourienne!... seulement recommandez-lui de veiller sur sa langue et de ne pas introduire dans ma cour, auprès de l’Impératrice, élevée au palais impérial de Vienne, le langage des halles et les allures de la Courtille... Allez! monsieur le duc, j’ai à travailler avec le ministre de la police... vous pouvez retrouver votre ménagère!...

Lefebvre s’inclina et sortit, encore tout bouleversé par la proposition de l’Empereur et les paroles aigres-douces dont son refus avait été suivi...

Comme il franchissait le seuil de la pièce, Napoléon le suivit des yeux, haussa légèrement les épaules, et laissa tomber ce mot qui résumait l’opinion que la résistance de Lefebvre à ses projets matrimoniaux faisait naître:

—Imbécile!...

[VII]
LE CŒUR ENFLAMMÉ