A tout instant, à ses jeunes oreilles, avait retenti ce cri d’effroi:
—Les Français!...
Alors c’était un effarement dans le palais. Des visions de chambellans aux jambes flageolantes, dont la clef d’or oscillait au centre du dos. Des laquais entassant pêle-mêle, dans les coffres, vêtements, ustensiles, objets précieux. Puis des officiers nu-tête accourant et propageant les nouvelles les plus accablantes. Les rues étaient pleines de fuyards. On voyait défiler de lamentables convois de blessés, racontant d’une voix dolente des séries de déroutes. Les cloches sonnaient le tocsin. Des bandes de bourgeois en fureur criant: la paix! sous les fenêtres, François II apparaissant, à demi-rasé, sur le seuil de sa chambre et demandant à voix basse: «Avons-nous le temps de gagner les montagnes du Tyrol?» Et puis elle se sentait saisir par des femmes de chambre, et, rapidement empaquetée, on la transportait dans une berline qui partait au grand trot pour des localités montagneuses, au milieu de courtisans anéantis, levant les bras au ciel et murmurant:
—Tout est perdu!
Dans les récits surpris, parmi les propos des femmes et des valets, recueillis au hasard des fuites, la jeune princesse n’avait perçu bien distinctement qu’une chose, c’est qu’il y avait de par le monde une sorte de bandit couronné, un monstre toujours à cheval, l’épée au poing, des cris de mort à la bouche, parcourant l’Europe avec une escorte de soudards féroces, suivi d’une multitude de vachers, de cloutiers, de vagabonds armés à l’improviste, après le pillage des châteaux, buvant le sang à pleins verres, vêtus de carmagnoles, chaussés de sabots et coiffés de bonnets rouges, arborant pour étendards des guillotines aux couteaux toujours sanglants et emportant les femmes surprises au fond des bois.
Napoléon, dans ses imaginations de princesse fugitive, était déjà l’ogre de Corse des légendes d’après la chute.
François II se doutait bien un peu de l’effrayante renommée de son futur gendre et du peu d’attrait qu’un pareil brigand, à entendre les récits de la cour, devait avoir pour sa fille. Aussi hésitait-il avant de faire à celle-ci la communication, retardée jusqu’à la dernière heure, nécessaire pourtant. Berthier était en route et le mariage par procuration devait être célébré la semaine suivante.
Mais, aux premières paroles de son père, Marie-Louise s’inclina avec docilité.
Elle déclara que le mariage qu’on lui proposait ne lui déplaisait pas. Elle savait que la France était un grand et beau pays, et que son rang d’Impératrice lui attribuait le pas sur toutes les personnes de sa famille, la plaçait au niveau des plus grandes souveraines d’Europe.
Son père dut lui donner par deux fois l’assurance que pas une reine, pas une impératrice ne l’égalerait en puissance et en éclat.