Désireux de plaire en tout à Marie-Louise, il avait ordonné qu’on ôtât de la galerie de Diane tous les tableaux représentant les victoires sur l’Autriche. Il craignait de froisser la fille de François en lui laissant sous les yeux l’image des défaites paternelles.
Enfin il veillait avec grand soin à ce que, pour les fêtes nuptiales, le cérémonial observé lors du mariage de Marie-Antoinette avec le dauphin fût scrupuleusement suivi.
Son amoureuse fièvre était avivée à la fois par l’idée de posséder une jeune fille, pure, saine, belle, appétissante, qu’il initierait aux joies de l’amour et, en même temps, par cette satisfaction, que connurent tous les parvenus, de recevoir dans son lit une femme, jugée longtemps inaccessible, interdite, un être à ses yeux d’une autre condition, d’un milieu supérieur. Napoléon était, sous ce rapport, très entrepreneur enrichi. Quel chocolatier devenu millionnaire, quel banquier anobli n’a rêvé l’union avec la fille d’un duc? Le grand homme se montra bien rapetissé en cette circonstance solennelle de sa vie.
Il était fou de Marie-Louise, sans la connaître autrement que par des portraits peut-être flattés et inexacts, mais sa folie avait pour origine le sang aristocratique de la demoiselle. Il ne pouvait dissimuler son bonheur, son orgueil, son triomphe de petit gentillâtre besogneux de la pauvre Corse, dont la mère allait au marché, son panier sous le bras, et qui avait connu plus que la pauvreté, presque la faim, et il exultait à la pensée de se mettre dans les draps avec une archiduchesse, fille et petite-fille de trois empereurs.
Il subissait alors toute la force du préjugé nobiliaire. Il redevenait, lui le fils de la Révolution, un homme d’ancien régime. Il éprouvait l’atavisme servile. Une archiduchesse, c’était plus qu’une femme, pour lui, une divinité terrestre. Il devenait dieu en l’approchant. Il s’imaginait, l’imbécile de génie, si fort, si maître de soi et des autres, si imposant et si terrible parfois, à ce moment-là si facile, si sot, si petit garçon, que cette rose poupée allemande lui faisait beaucoup d’honneur en couchant avec lui. Ah! c’est peut-être le seul moment de sa prestigieuse carrière où Napoléon le Grand apparaît bien petit!
Il faut pourtant excuser cette faiblesse et cet amoindrissement. L’amour ennoblit tout, rehausse tout, et cette passion vraie, profonde, mais ridicule pour nous qui savons la suite de l’histoire et qui n’ignorons pas avec quelle facilité madame Napoléon consentit à s’appeler madame Neipperg, fait rentrer dans l’humanité celui qui si souvent en fut dehors. Il convient donc de se moquer avec quelque modération de l’Empereur amoureux. Le sentiment passionné le rend pareil à nous tous, le descend de son piédestal, et, bien qu’il nous étonne par sa candeur, par son exubérance, par ses extravagances de collégien épris d’une actrice, Napoléon, toqué de cette lourde Autrichienne, doit plutôt faire naître la compassion que susciter la gouaillerie. Cette toquade lui a coûté assez cher, et à la France aussi. Tous les maris trompés ne font pas rire, et quand on songe aux deux invasions et à l’écrasement de la France qui furent la conséquence du cocuage de l’Empereur, la plaisanterie facile s’éteint sur les lèvres. La malédiction des Français doit à jamais charger la mémoire de cette Impératrice adultère, qui ouvrit à la fois son lit à Neipperg et Paris aux Cosaques.
Un ordre strict avait été prescrit pour la première rencontre de Leurs Majestés.
C’est entre Compiègne et Soissons que l’initiale entrevue devait avoir lieu.
A deux lieues de Soissons, sur la route, un terre-plein avait été aménagé. Deux rampes y conduisaient de chaque côté. Une tente avait été disposée, entourée d’une barrière.
L’Empereur devait partir de Compiègne, au moment de l’approche de Marie-Louise, et se rendre avec les princes et princesses, les grands officiers de sa maison, dans cinq voitures escortées par des détachements de la garde. Au lieu désigné, l’Empereur et l’Impératrice, mettant pied à terre, se rencontreraient, et là, sous la tente, l’Impératrice s’agenouillant, l’Empereur la relèverait et l’embrasserait. Puis tous deux seraient montés ensemble en voiture pour se rendre à Compiègne, où les autorités attendaient, postées pour les complimenter.