—Mon souverain n’a jamais pris au sérieux son alliance avec Napoléon. Il a fait le sacrifice de sa fille pour préserver quelques-unes de ses provinces. Ce mariage imposé par la politique, la politique peut le défaire. Tant que Napoléon chevauchera avec la victoire en croupe, il sera toujours traité comme un gendre par François II; mais qu’il soit désarçonné, qu’il roule vaincu dans un fossé, au moment où il voudra se relever, ce n’est pas la main que lui tendra son beau-père, c’est l’épée, par la pointe... François II fera ce que feront les souverains de Russie, de Prusse, d’Angleterre... voilà ses véritables alliés... sa vraie famille... il ne se séparera jamais d’eux, il les aidera à accabler Napoléon terrassé... aussi, je vous le redis, assurez l’Impératrice qu’au jour de malheur que je prévois, elle me verra accourir, prêt à donner pour elle mon sang, toute ma vie...

—Vous avez de lugubres pressentiments, Neipperg... Heureusement rien jusqu’ici n’en fait présager la réalisation... Ne vous égarez pas trop dans vos imaginations!... N’oubliez pas que Napoléon est toujours puissant, que son trône est encore debout, qu’il a autour de lui des serviteurs dévoués et qui se montreraient impitoyables pour celui qu’ils surprendraient rôdant autour de l’Impératrice... Les ordres sont formels...

—Oui, je sais, dit Neipperg en souriant, il y a Roustan, le mameluck... Et que ferait-il s’il me rencontrait dans les appartements de Sa Majesté?...

—Il vous tuerait!...

—Oh! oh!... on n’irait pas jusque-là... Que diable! Napoléon a beau s’entourer de janissaires orientaux pour garder sa personne et sa femme, son palais n’est pas le harem du sultan... On ne vous y bâillonne pas pour vous jeter dans le Bosphore.

—Ne plaisantez ni avec la jalousie de Napoléon ni avec le cimeterre de Roustan...

—Je n’ignore pas que Napoléon a grillé, claquemuré Marie-Louise... Il la tient enfermée comme une odalisque... Défense à aucun homme, même aux grands officiers de sa maison, même à ses meilleurs amis: Berthier, Cambacérès, Lefebvre ou Caulaincourt de pénétrer chez l’Impératrice autrement qu’invités et accompagnés par lui... Je suis au courant aussi de l’aveugle dévouement du mameluck: il frapperait son père s’il le trouvait, enfreignant la consigne, dans les couloirs du palais... mais j’ai pris mes précautions... je me suis rendu inviolable!...

—Inviolable! que voulez-vous dire?...

—Sans faire connaître exactement à l’Empereur d’Autriche le but de mon voyage secret en France, je lui ai appris, dans un entretien particulier, que je verrais l’Impératrice à Paris, à Saint-Cloud, à Compiègne... que je lui parlerais librement... qu’elle pourrait me faire savoir, sans témoins, si elle était heureuse, si Napoléon la traitait bien... Vous savez que l’empereur François aime sa fille, et que son affection est devenue d’autant plus vive qu’il se reproche un peu d’avoir sacrifié à ses intérêts de monarque le cœur de Marie-Louise.

—L’Empereur François a-t-il donc besoin d’un ambassadeur mystérieux comme vous l’êtes, pour savoir les sentiments de sa fille... L’Impératrice n’est-elle pas libre d’écrire à son père?...