Dans l’armée, elle recruta ses adhérents. Le triste Moreau, qui, après avoir glorieusement servi la France et s’être immortalisé par sa belle retraite d’Allemagne, devait honteusement périr à Dresde, dans les rangs ennemis, le traître Pichegru aussi, furent ses membres les plus actifs.

Constituée à l’imitation des loges maçonniques, la Société des Philadelphes,—ce nom provenait d’un groupe fondé à Philadelphie aux Etats-Unis,—eut des ramifications en Angleterre, en Amérique, en Russie, en Italie. Elle s’affilia à d’autres groupes, secrets, presque tous militaires: les Miquelets des Hautes-Pyrénées, les Barbets des Alpes, les Bandoliers des départements de la Franche-Comté, les Frères Bleus, etc.

Les Philadelphes avaient pour programme ostensible: les secours mutuels, les relations d’amitié, l’appui réciproque. L’assassinat de l’empereur n’était révélé, comme objet final de la société secrète, qu’aux principaux initiés.

Car, à l’instar des fils d’Hiram, les Philadelphes avaient trois grades, depuis l’initiation jusqu’à la maîtrise.

Le troisième grade permettait seul la connaissance du grand secret. Les membres des cercles du premier et du second degré ne savaient rien des maîtres du troisième. Le chef suprême ou Censeur était élu par sélection, sur une liste présentée aux trois degrés successivement, de vingt-cinq candidats. A chaque épreuve dix noms étaient écartés. Au dernier degré le Censeur devait être pris parmi les cinq candidats restants.

Une seule condition était imposée pour cette élection suprême: le chef devait toujours être un militaire.

L’emblème des Philadelphes était une étoile, semblable à l’emblème qui devait être choisi, par la suite, comme insigne de la Légion d’honneur.

Les précautions étaient prises assez habilement par la société, pour que, jusqu’à l’époque où nous trouvons les conjurés réunis dans le hangar de la rue Bourg-l’Abbé, la police de Fouché ou celle de Dubois n’ait pu mettre la main sur aucun des fils de cette vaste organisation, dont le réseau s’étendait par tous les régiments de l’empire.

Le colonel Oudet ou Philopœmen avait trente ans. C’était un élégant et aimable cavalier. Doué d’un visage gracieux, très galant, très empressé auprès des femmes, il dissimulait, sous des dehors évaporés et une préoccupation apparente des succès féminins, les froids calculs du conspirateur et la haine qu’il portait à Napoléon.

Il était absent de Paris le jour de la séance à laquelle nous faisons assister le lecteur. Un ordre l’avait envoyé rejoindre son régiment à Besançon, en vue de la guerre imminente et de la concentration des troupes en Franconie.