—C’était donc moi!... Ah! toute ma jeunesse revit dans ce papier froissé, à l’écriture pâlie... Oui, j’étais pauvre alors, inconnu, dévoré d’ambition, inquiet sur le sort des miens, préoccupé des destinées de mon pays... j’étais seul, sans ami, sans crédit, sans que personne crût en moi... et vous avez eu confiance, vous!... une simple blanchisseuse... Oh! je me souviens, à présent!... vous avez été bonne, vous avez été intelligente aussi, seule peut-être vous avez lu dans l’avenir et deviné que le petit officier d’artillerie ne resterait pas toujours dans la chambrette de l’hôtel garni où vous lui laissiez son linge... par compassion pour son abandon et pour sa pauvreté... L’Empereur ne l’oubliera plus!...
Napoléon éprouvait une émotion réelle. Toute sa colère était passée. Il regardait avec une pieuse attention cette lettre, trace ravivée de son passé dont il ne rougissait pas. Il faisait un effort de mémoire pour se rappeler les moindres événements de cette époque.
—Oh! dit-il à la maréchale, à présent je vous revois telle que vous étiez dans votre boutique de la rue des Orties. Il me semble que j’y suis... Voici l’atelier avec son escalier, ses tables, ses cuviers, sa grande cheminée... La porte de votre chambre était à gauche... une porte d’allée donnait à droite... De grands carreaux, une porte à deux battants, du linge partout, séchant, repassé... Mais comment donc vous appeliez-vous à cette époque, où vous n’étiez pas encore mariée?
—Catherine... Catherine Upscher.
L’Empereur fit un hochement de tête. Ce nom ne lui disait rien.
—Vous n’aviez pas un autre nom? Voyez donc... un surnom... un sobriquet...
—Si... On me nommait la Sans-Gêne!
—J’y suis!... Et vous avez conservé ce surnom à ma cour!...
—Partout, sire!... Sur les champs de bataille aussi...
—C’est juste, dit en souriant l’Empereur, vous avez bien fait de défendre votre noble jupon de vivandière contre l’insolence des manteaux de cour, mais évitez ces scènes qui me sont désagréables... C’est moi, Catherine Sans-Gêne, qui désormais vous ferai respecter par tout le monde ici... Soyez demain à la chasse que je donne en l’honneur du prince de Bavière... Devant toute la cour, devant mes sœurs, je vous parlerai de telle façon que nul n’osera plus vous provoquer, ni vous reprocher une origine humble et une jeunesse pauvre, que vous partagez d’ailleurs avec Murat, avec Ney... avec moi, parbleu!... Mais, voyons, avant que vous vous retiriez, il faut que l’Empereur acquitte la dette du capitaine d’artillerie... Je vous dois combien, madame Sans-Gêne?