Le marquis de Louvigné, royaliste ardent, après avoir fait toutes les guerres de Vendée, avait chouanné en Bretagne et en Normandie.

Il avait failli être pris avec Cadoudal et M. de Frotté et ne s’était échappé en Angleterre que par miracle.

Revenu en France après l’amnistie, il avait été mêlé à l’affaire de la machine infernale, et s’était faufilé dans les rangs des Philadelphes, à la faveur de la haine vivace qu’il manifestait en toute occasion contre Napoléon.

Agent secret des princes, le marquis de Louvigné soutenait, avec habileté et prudence, les intérêts royalistes dans cette société républicaine.

Les généreux esprits qui s’étaient lancés dans cette entreprise terrible ne voyaient au bout de leurs efforts, couronnés de succès, que le renversement de l’Empire et le rétablissement de la République.

Le vieux chef chouan, plus clairvoyant, se disait que la mort de Napoléon ne profiterait qu’aux Bourbons et, tout en secondant de son mieux les projets de ses amis les républicains, il songeait avec joie que si les Philadelphes triomphaient, ce n’était pas une République, mais une Restauration qui deviendrait le régime de la France, livrée à l’étranger, abattue, désarmée, privée de son épée, dépouillée de son manteau de gloire.

Quand le procès-verbal fut lu et adopté sans observation, Marcel donna connaissance de la correspondance.

Des renseignements intéressants, dit-il, lui étaient parvenus de plusieurs points du territoire. Des adhésions nouvelles arrivaient de plusieurs régiments jusque-là réputés enthousiastes pour l’Empereur. Partout des ferments d’agitation se produisaient. Les mères de famille, effrayées de la conscription qui leur enlevait chaque année leurs enfants, encourageaient leurs maris à grossir les rangs des Philadelphes. La presse bâillonnée, la tribune muette, donnaient plus de force à la propagande secrète. Le pays était mûr pour l’indépendance; il ne fallait qu’un événement, un hasard, pour proclamer l’insurrection, qu’un chef comme Washington pour la faire triompher...

Comme on applaudissait avec ménagement, de peur d’éveiller l’attention des voisins parmi lesquels pouvait se trouver quelque agent du préfet de police Dubois, la porte du hangar s’ouvrit et un homme encore jeune, de manières aisées, portant, avec une coquetterie d’ancien régime, les cheveux poudrés, parut, saluant avec dignité les assistants. Il se dressait, serré dans une longue redingote boutonnée, et tenait à la main une canne à pomme d’or.

—Citoyens, dit Marcel, désignant le nouveau venu, permettez-moi de vous présenter le compagnon Léonidas, qui nous est recommandé par notre chef Philopœmen... c’est lui qui peut-être sera le Washington de la France!..... il va vous dire si l’occasion est favorable d’en finir avec le tyran!...