Napoléon subissait à ce moment un cuisant supplice.

Il voulait savoir si réellement Marie-Louise le trompait, et combien il eût souffert de la révélation!

Mais il lui semblait que l’incertitude était la pire torture.

Il craignait de connaître la réalité; mais il ne pouvait supporter l’angoisse du doute. Il aurait volontiers crié: «Ma couronne, mon sceptre, mon empire, pour un mot, pour un indice, pour une preuve!» Dans son cerveau si puissant, et pour l’instant si troublé, si annihilé, mille pensées confuses bouillonnaient. Il entrevoyait vingt solutions baroques ou terribles. Avec la prodigieuse faculté de concevoir qu’il possédait et son génie imaginatif, allant toujours au-devant des hypothèses les plus hardies, des éventualités les plus improbables, il bâtissait toutes sortes de suppositions, il adoptait et rejetait les résolutions les plus contraires, et puis, avec douleur, il considérait son bonheur brisé, ses espoirs anéantis, tout son échafaudage dynastique encore une fois démoli: Marie-Louise renvoyée chez son père, la guerre le brouillant de nouveau avec tous les rois de l’Europe, les Français irrités de cette coalition nouvelle issue d’une querelle de ménage, et, par-dessus tout, ce qui le poignait, ce qui l’abattait, ce qui le faisait, lui, le grand homme, le potentat dominateur, faible, petit, vaincu, c’était l’atroce vision de Marie-Louise se donnant à un autre... Etait-ce possible? Comment! Marie-Louise avait pu s’abandonner? Il lui faudrait donc la repousser, la maudire, vivre loin d’elle, renoncer à la joie de son corps, à l’ivresse des nuits passées auprès d’elle!... Comment pourrait-il exister désormais sans cette Louise à laquelle sa chair s’était accoutumée, soudée, rivée?... Oh! que lui importait la gloire entassée, les victoires accumulées, les territoires conquis et des trônes devenus des parures dont il faisait cadeau à ses frères, à ses maréchaux, à leurs femmes... Rien ne lui était plus sur la terre, hors sa Louise!... Voilà pourquoi, avec une âpre anxiété, il se penchait vers ces femmes, qui, peut-être, savaient la vérité, qui pouvaient faire cesser le supplice qu’il endurait, ou du moins le changer, le préciser... C’était le doute affreux qu’il voulait d’abord faire cesser... Et, avec l’opiniâtre ténacité d’un inquisiteur d’Espagne cherchant à arracher au patient le secret de son âme, il pressait des plus vives questions madame de Montebello et la maréchale Lefebvre, fixant sur elles son regard ardent, ne perdant pas un mouvement des muscles de leur visage, cherchant à lire jusqu’au plus profond de leur conscience, fouillant de l’œil et de la pensée leur être tout entier.

Les deux femmes subirent avec énergie cet examen et, par leur ferme contenance, diminuèrent les soupçons de Napoléon, pansèrent la plaie vive qui saignait.

Sa voix s’adoucit, son regard devint moins fixe, moins cruellement immobile.

—Alors, vous pensez, madame la duchesse de Dantzig, que je suis l’objet d’une illusion en ce qui concerne la présence de M. de Neipperg, ici, la nuit? dit-il d’un ton moins irrité... Vous croyez vraiment que madame de Montebello dit la vérité, lorsqu’elle affirme qu’il ne s’agissait que d’une lettre confidentielle à remettre à M. de Neipperg, par son entremise... lettre destinée à mon beau-père?

—Sire, je suis persuadée que voilà toute la vérité, rien que la vérité, dit avec énergie la maréchale.

—Je voudrais que ce fût la vérité! murmura Napoléon avec un accent douloureux.

—Mais, sire, vous avez un moyen de vérifier l’affirmation de madame de Montebello! dit alors Catherine, qui venait tout à coup de concevoir une idée hardie mais pouvant avoir des chances de persuader Napoléon.