Et celle que la femme de chambre avait appelée Madame la maréchale, se jeta hors du lit, jurant comme un grenadier, parce qu’elle ne trouvait pas ses bas où elle les avait lancés la veille, en se déshabillant.

Lise les lui tendait, elle ne les voyait pas. Dans sa précipitation, en chemise, pieds nus, elle se mit à courir par la chambre, bousculant tout, sacrant et grommelant.

La femme de chambre put enfin la rejoindre et lui présenter ses bas, qu’elle se décida à enfiler, non sans se tromper de jambe.

C’est qu’elle n’était pas très commode à vêtir, ni patiente en quoi que ce fût, celle qui se nommait la maréchale Lefebvre et qui avait conservé les allures, la familiarité, les gestes et la populaire bonhomie qui lui avaient valu, dans le quartier Saint-Roch, quand elle était blanchisseuse, aux grands jours de la Révolution, et dans les armées du Nord, de Sambre-et-Meuse et de la Moselle, où elle avait servi comme cantinière, le sobriquet de Madame Sans-Gêne.

Les événements avaient changé, non seulement la face du monde, mais la destinée de chacun.

Le petit officier d’artillerie de Toulon, le besogneux client de la blanchisseuse de la rue des Orties-Saint-Honoré, était devenu général en chef, Premier Consul, puis Empereur.

La gloire empourprait son trône devant lequel se prosternaient les rois humiliés.

La France, au milieu des sonneries martiales et du frissonnement des drapeaux, s’étalait au centre de l’Europe ainsi qu’un vaste camp qu’éclairait le rayonnement superbe du soleil d’Austerlitz.

Comme le famélique et maigre artilleur, qui mettait sa montre en gage, au matin du 10 Août, ceux qui avaient avec lui figuré au prologue de ce drame gigantesque avaient vu grandir leurs rôles et n’étaient presque plus reconnaissables.

La prédiction du sorcier Fortunatus, dans le salon du Waux-Hall, aux premières pages de ce récit, s’était presque entièrement réalisée pour Lefebvre et pour sa femme.