Et La Violette, rythmant sa marche de moulinets formidables, comme s’il commandait la charge à des tambours invisibles, arpenta le champ de bataille pour rejoindre son régiment, en criant:

—Nom de Dieu! où y en a-t-il encore des Prussiens que je les casse!...

[VI]
LEFEBVRE CHERCHE A COMPRENDRE

Rentré à son quartier général, Napoléon dit à Rapp de faire venir aussitôt le maréchal Lefebvre.

Puis, faisant signe à ses secrétaires qui, leurs portefeuilles sur les genoux, se disposaient à écrire, il commença à dicter, en se promenant de long en large selon son habitude, ne s’interrompant que pour puiser de larges prises de tabac dans sa tabatière d’écaille.

—Ecrivez, dit-il au premier secrétaire: «Le corps du maréchal Davoust a fait des prodiges. Ce maréchal a eu son chapeau emporté par un biscaïen, les cheveux effleurés et a reçu un grand nombre de balles dans ses habits. Il a déployé une bravoure distinguée et de la fermeté de caractère, première qualité d’un homme de guerre. Il a été secondé par les généraux Gudin, Friant, Morand, Deultanne, chef de l’état-major, et par l’intrépidité rare de son brave corps d’armée. Les résultats de la bataille sont 30 à 40,000 prisonniers; il en arrive à chaque moment; 30 à 40, peut-être 60 drapeaux pris; 300 pièces de canon, des magasins immenses de subsistances en notre pouvoir. Au dire des déserteurs, des prisonniers et des parlementaires, le désordre et la consternation sont extrêmes dans les débris de l’armée ennemie.»

Napoléon cessa de dicter. On sait qu’il lui était presque impossible d’écrire. Sa main ne pouvait galoper sur le papier aussi rapide que sa pensée. Il en résultait un entassement d’hiéroglyphes, absolument illisibles, même pour lui.

La besogne de ses secrétaires était ardue. Bourrienne, Fain, Menneval, à force d’habitude, d’entraînement, d’attention, étaient parvenus à le suivre, dans ses fiévreuses improvisations.

Mais il se rendait compte de la difficulté pour ses scribes de noter ses paroles à mesure qu’elles s’échappaient de sa bouche, comme une coulée de fonte du creuset.

Aussi, entre chaque ordre, laissait-il une pause pour permettre au secrétaire essoufflé de le rattraper et de récrire les mots mis en abrégé.