—Ceci sera pour le 5e bulletin de la Grande-Armée, dit-il. Voici pour communiquer aux journaux, fit-il ensuite, d’un ton sarcastique, en se tournant vers son second secrétaire, tandis que le premier recopiait la dictée.

Il recommença sa promenade et lança cette fielleuse information:

—«La reine de Prusse a été plusieurs fois en vue de nos postes. Elle est dans des transes et des alarmes continuelles. La veille de la bataille, à Iéna, elle avait passé son régiment en revue. Elle excitait sans cesse le roi et les généraux. Elle voulait du sang. Le sang le plus précieux a coulé. Les généraux les plus marquants de son pays, Brunswick, Mollendorf, sont ceux sur qui sont tombés les premiers coups.»

Le ton de Napoléon était amer. Il semblait exercer une rancune d’homme contre la reine de Prusse, plutôt que relater sa victoire sur un souverain ennemi.

Il s’était arrêté, comme s’il cherchait ses mots, lui d’ordinaire si pressé, au débit si précipité et qui souvent n’achevait pas ses phrases.

Le secrétaire, surpris de ce répit inattendu, releva la tête et regarda l’Empereur avec inquiétude. Serait-il souffrant? Une indisposition subite venait-elle de l’atteindre, lui, l’homme invulnérable, qui ne connaissait ni la fatigue, ni la faim, ni la soif, ni le sommeil, ni la maladie?

Napoléon reprit vivement, comme stimulé par l’interrogation muette de son secrétaire:

—Ecrivez, écrivez, monsieur!... «L’Empereur est logé au palais de Weimar, où logeait quelques jours avant la reine de Prusse. Il paraît que ce qu’on a dit d’elle est vrai. C’est une femme d’une jolie figure, mais de peu d’esprit, incapable de présager les conséquences de ce qu’elle faisait. Il faut aujourd’hui, au lieu de l’accuser, la plaindre, car elle doit avoir bien des remords des maux qu’elle a faits à sa patrie et de l’ascendant qu’elle a exercé sur le roi, son mari, qu’on s’accorde à présenter comme un parfait honnête homme, qui voulait la paix et le bien de ses peuples...»

De nouveau, Napoléon fit une pause...

Un personnage venait d’entrer sans bruit, tout crotté, l’uniforme déchiré et la broderie de son manteau calcinée par la poudre...