—Les gens raisonnables, continua Napoléon, tout à son idée, accusent le voyage de l’empereur Alexandre des malheurs de la Prusse. Le changement qui s’est dès lors opéré dans l’esprit de la reine, de femme timide et modeste, s’occupant de son intérieur, devenue turbulente et guerrière, est dû à l’impression qu’a produite sur elle le bel empereur Alexandre...

—Vous croyez la reine amoureuse du tsar?

—Elle a cherché à lui plaire, du moins par ses goûts... Elle s’est mise à commander un régiment, à assister aux conseils de guerre... Elle a si bien mené son mari par le bout du nez, qu’elle l’a conduit, en quelques jours, avec son trône, au bord du précipice... Oh! femmes! femmes! quelles funestes conseillères vous êtes pour les souverains! Retournez à vos fuseaux et laissez les hommes tenir le sceptre et l’épée!... Attends un peu, Lefebvre, je vais encore lui dire son fait à cette reine téméraire et frivole!...

Et aussitôt l’Empereur, se tournant vers un des secrétaires, lui commanda:

—Ajoutez ceci à la note que vous avez transcrite: «On trouve, dans les boutiques des villes et jusque dans les cabanes des paysans, une gravure qui excite le rire...

Napoléon suspendit sa parole. Il paraissait chercher un trait méchant.

Il reprit, avec un plissement ironique de la lèvre supérieure:

—«... On y voit le bel empereur de Russie, près de lui la reine, et de l’autre côté le roi qui lève la main, faisant serment sur le tombeau du Grand Frédéric, à Potsdam, de battre les armées françaises. La reine, drapée d’un schall, à peu près comme les gravures de Londres représentant Lady Hamilton, appuie la main sur son cœur et a l’air de regarder l’empereur de Russie. L’ombre du grand Frédéric n’a pu que s’indigner de cette scène scandaleuse. Son esprit, son génie et ses vœux, étaient avec la nation qu’il a tant estimée, et dont il disait que s’il en était le roi, il ne se tirerait pas un coup de canon en Europe sans sa permission...»

Ayant dicté, il s’arrêta, sourit, visiblement content de sa rédaction, et regarda Lefebvre, comme cherchant une approbation.

Mais celui-ci semblait absorbé par la contemplation d’un plan, étalé sur la table de l’Empereur.