—Ah! si Catherine... je veux dire, si la Maréchale me voyait!...

Car, au fond du cœur, La Violette avait toujours gardé pour la Sans-Gêne un amour profond, respectueux, naïf, un amour simple comme son héroïsme et grand comme sa taille...

Derrière les tambours battant avec ostentation le pas redoublé, derrière la colossale forêt des grenadiers, marchant au pas, dans une régularité de géants automatiques, les voltigeurs venaient alertes, dispos, râblés, pleins d’entrain...

Puis un vide: un état-major éblouissant! Davoust, Lefebvre, Berthier, Augereau, les glorieux maréchaux de l’empire, dont la foule se redisait les noms.

Encore un vide plus grand, et tout seul—astre solitaire, entraînant dans son orbe toutes ces brillantes constellations militaires, centre, foyer, soleil,—sur son cheval blanc à la selle dorée, la redingote grise ouverte, laissant voir son uniforme de colonel de chasseurs et son gilet blanc, l’Empereur...

Derrière lui, les superbes cuirassiers de la garde, commandés par les généraux d’Hautpoul et Nansouty...

L’admiration et l’étonnement pesaient sur cette foule, enchaînant les clameurs, comprimant les révoltes, imposant le respect.

Au milieu d’une haie silencieuse, le cortège impérial traversa la ville.

Il faut rendre au patriotisme prussien et à sa digne attitude l’hommage mérité: pas un cri de haine inopportun, pas une protestation absurde et emphatique ne s’élevèrent des rangs de cette nation vaincue et humiliée, mais aussi pas un applaudissement, pas un bravo au spectacle des vainqueurs paradant en armes dans la capitale prussienne occupée...

Plus tard, un autre défilé avait lieu, pas à Berlin, mais à Paris... les Prussiens, les Anglais, les Autrichiens, les Russes passaient sur le boulevard, de la Bastille à la place Vendôme, au milieu des acclamations frénétiques de misérables Français ravis de la défaite, et des mouchoirs s’agitaient aux fenêtres, tandis que des cris de joie étaient poussés par des femmes en délire. Les royalistes s’époumonnaient à hurler: «Vive l’empereur Alexandre! vive le roi de Prusse! vivent nos bons amis les ennemis!» Les partisans des Bourbons ont imprimé ce jour-là une tache de honte durable au front de la France...