Il a fallu, pour l’effacer, la sublime et tragique attitude de Paris, dans la journée éternellement néfaste du 1er mars 1871.

Ce jour-là, Paris fut un désert. La consternation d’un village ravagé par l’épidémie. Les portes closes, les fenêtres fermées, les rues vides, la vie urbaine suspendue, Paris offrit un spectacle plus digne encore que celui de Berlin courant admirer l’entrée de la Grande-Armée dans ses rues. Nos vainqueurs, du reste, parqués comme un troupeau suspect, dans un coin de la ville, ne dépassèrent point la place de la Concorde. Et qu’aperçurent leurs cavaliers caracolant autour de l’obélisque? Le silence des factionnaires aux barricades détournant la tête et, sur la place vaste, nue, sinistre, les statues imposantes des villes de France, portant sur leurs faces de pierre un masque de crêpe noir, afin de ne pas voir l’approche des vainqueurs!... Touchant symbolisme du patriotisme accablé.

L’entrée des Français à Berlin, le 27 octobre 1806, ce n’était pas la victoire des chouans, des émigrés, des amis de l’Angleterre, comme à l’époque douloureuse où la cocarde blanche chez nous triompha. Les citoyens de Berlin se trouvaient tous unis devant Napoléon vainqueur et n’attendaient pas de lui un gouvernement.

Maître de Berlin, Napoléon, après avoir reçu solennellement les clefs de la ville, accorda audience aux magistrats et s’efforça de les rassurer. Des ordres sévères furent donnés pour maintenir la discipline et prévenir les violences, les rixes, les exactions.

Avec une grande bienveillance, l’Empereur accueillit le prince de Hatzfeld, qui était le bourgmestre de Berlin.

L’empereur demanda au prince de Hatzfeld s’il voulait résigner ses fonctions, lui assurant qu’un traitement honorable lui serait réservé. Il lui offrit également de lui conserver ses dignités et sa place. Il ne voulait toucher aux institutions de la Prusse que si les autorités locales refusaient de se soumettre. Il offrit donc au bourgmestre de le laisser en fonctions, de respecter son corps municipal et de lui permettre d’administrer, comme par le passé, la ville, mais à une condition c’est que, dans ce cas, il ne tenterait rien de fâcheux contre les Français, qu’il ne tirerait aucun parti des renseignements qu’il pourrait avoir, en conservant les employés et agents de la ville sous ses ordres. C’était raisonnable et équitable.

Le prince de Hatzfeld accepta ces conditions. Il remercia vivement l’Empereur de sa bonté. Il continuerait donc à administrer Berlin et, faisant apporter une Bible, il étendit la main et jura solennellement de ne rien entreprendre contre l’armée française ni contre son chef et de ne rien révéler aux généraux du roi de Prusse des mouvements de troupes qu’il serait à même de surprendre.

Rien ne forçait le prince de Hatzfeld, qui était un homme intelligent et éclairé, à prendre cet engagement.

Un patriote endurci eût préféré peut-être ne pas rester en place et se retirer devant le vainqueur, gardant ainsi toute sa liberté d’agir.

Mais dans l’intérêt de ses concitoyens, ayant accepté de garder son pouvoir, sous la condition de ne pas se servir de la facilité qui lui était accordée pour nuire à l’armée française, il est certain qu’au seul point de vue de l’honneur, le prince de Hatzfeld devait tenir son serment.