—Le prince a écouté à la porte!... il sait le secret de notre voyage!... pensa Henriot... Il n’y a pas une seconde à perdre... l’Empereur doit être prévenu!

Il se hâta de joindre Lefebvre et lui fit part de ses soupçons.

Le maréchal chargea Duroc d’informer l’Empereur de ce qu’il venait d’apprendre.

Deux heures plus tard un courrier envoyé par le bourgmestre au roi de Prusse était intercepté. On trouvait sur lui une lettre du prince de Hatzfeld annonçant le départ de Lefebvre et le siège imminent de Dantzig.

Napoléon entra dans une violente colère.

—Fiez-vous à la parole d’un Prussien! grommelait-il en se promenant de long en large dans son cabinet. Le prince avait pourtant promis de ne rien entreprendre contre nous... à cette condition, qu’il était libre de ne pas accepter, je lui laissais ses titres, son rang, ses prérogatives... je le traitais comme un fonctionnaire de mon empire... et il n’usait de ma bienveillance, de ma longanimité, que pour me trahir plus sûrement. Oh! je me vengerai terriblement... oui, général, je veux un exemple!... je pardonne au soldat humilié qui cherche à rejoindre les siens et qui me combat après avoir jeté ses armes pour sauver sa vie... je respecte le patriotisme exaspéré de ces rares paysans qui, le soir, dans une embuscade, se vengent sur un de nos malheureux enfants isolés de la défaite subie... je serai indulgent pour tout citoyen qui défend son pays... j’admire même ces sauvages explosions de courage vaincu dont les mamelucks de Saint-Jean-d’Acre ont fourni de si farouches témoignages... mais j’écraserai comme des reptiles qui se redressent ces gentilshommes perfides, ces seigneurs hypocrites, ces courtisans menteurs qui se courbent devant moi, pour que je leur permette de conserver leurs fortunes, leurs hochets, leurs privilèges, et qui, lâchement, sans risques comme sans courage, cherchent ensuite à profiter d’un hasard, d’une indiscrétion, de la faiblesse d’une jeune fille, d’un secret surpris, en écoutant aux portes, ainsi qu’un domestique voleur, pour trahir leur serment et rétracter leur parole... Donc, je punirai ce de Hatzfeld, et personne n’osera l’imiter...

—Sire, vous êtes tout-puissant, soyez généreux! hasarda Duroc.

—Je ne veux pas être faible, reprit vivement l’Empereur. Je n’ai de raison d’être qu’en paraissant fort partout. Au jour où l’on ne tremblera plus devant moi, je serai à moitié vaincu. Il faut contenir cette noblesse prussienne arrogante et sournoise. Les hommes ne se dominent que par la crainte. L’amitié, les bienfaits, la bonté, ce sont vaines vertus dont on se raille. L’indulgence est qualifiée couramment défaillance et les hommes, qui sont tous méchants, ne s’inclinent que devant la menace et la contrainte. Vous me conseillez la clémence, Duroc, c’était peut-être bon du temps de Cinna. Auguste était solide sur son trône, au milieu d’un empire pacifié. Il ne campait pas comme moi à huit cents lieues de son palais, au milieu des peuples en ébullition, en jeu à toutes les embûches de la trahison... Duroc, vous allez faire arrêter sur l’heure le prince de Hatzfeld et vous convoquerez pour demain matin la cour martiale!... Allez!...

Duroc s’inclina. Il n’y avait plus à résister quand l’Empereur parlait ainsi.

Le prince de Hatzfeld fut mis en arrestation, et la cour martiale, opérant rapidement, examina l’accusation, reconnut le crime de haute trahison et prononça la peine capitale.