Dans sa tente, le maréchal Lefebvre, distraitement, écoutait un rapport ordinaire que lui lisait un aide de camp.
Par moments, le maréchal donnait un violent coup de poing sur un plan étalé devant lui et, interrompant l’aide-de-camp, grommelait:
—Passez!... passez!... je sais bien ce que j’ai de troupes, parbleu!... six mille Polonais qui se grisent comme des Cosaques... deux mille deux cents Badois, mous comme des chiffes... cinq mille Danois que j’ai rossés à Iéna et que je tiens à l’œil, car je suppose qu’ils sont plus près de s’entendre avec le roi de Prusse qu’avec moi... Voilà tout ce que l’Empereur m’a donné pour prendre cette bougresse de ville!...
—Monsieur le maréchal oublie le 2e léger... dit l’aide de camp.
—Non! tonnerre de Dieu, je ne l’oublie pas!... mais je ne veux pas le faire canarder, comme une volée de perdreaux dans la plaine... je le garde pour l’assaut, le 2e léger... Ah! si j’avais là mes grenadiers! fit-il avec un soupir.
L’aide de camp reprit:
—Monsieur le maréchal a-t-il des ordres à donner pour les chasseurs?
—Ah! oui! les cavaliers?... ils ne servent pas à grand’chose, ces chasseurs... bons régiments le 23e et le 19e!... mais que diable! ça n’arrive qu’une fois de prendre des forteresses avec de la cavalerie... Henriot l’a fait... ça ne se reverra plus de longtemps... ces chasseurs-là montent la garde à cheval, voilà tout!... Ah! dans quel pétrin l’Empereur m’a fourré!
Lefebvre se prit la tête dans les mains:
—Ainsi, j’ai en tout trois mille Français!... trois mille vrais soldats! et il faut que je prenne avec ces trois mille braves une place qu’ils s’accordent tous à déclarer imprenable... J’ai, il est vrai, six cents sapeurs, qui sont des gaillards à poils, mais vrai, ça ne suffit pas!... Qu’est-ce que l’Empereur veut que je fasse!... j’ai les pieds gelés à piétiner dans la neige!... Ah! il est propre, le cadeau qu’il a voulu me faire!