—J’ai entendu raconter des choses extraordinaires là-dessus... A Milan, Bonaparte se roulait comme un furieux dans l’attente de sa femme qui tardait à venir... il lui expédiait courrier sur courrier... il ne pouvait vivre sans elle...
—Oui, tout cela a duré jusqu’au retour d’Egypte... là Bonaparte apprit indirectement la vérité... Oh! il a dû souffrir énormément!... il m’a dit une fois, en me montrant la glace du portrait de Joséphine qu’il portait toujours sur lui et qui, par accident, s’était brisée: «Lefebvre, ma femme est bien malade ou infidèle!»... A son arrivée à Paris, Joséphine qui avait été au devant de lui, par la route de Lyon, le manqua, il avait pris par la route du Bourbonnais... il la laissa une journée en larmes, à la porte de sa chambre; à la fin il pardonna... mais je ne me fie guère à ce pardon-là!... Bonaparte a eu, je le sais, un instant la pensée du divorce, Napoléon peut en avoir la volonté... Est-ce là cette grande nouvelle que tu m’apportes, ce secret que tu viens m’apprendre?...
—Non!... je crois l’Empereur toujours attaché à Joséphine... il l’a épousée une seconde fois devant l’Eglise... il l’a sacrée à Notre-Dame... il ne peut avoir à présent l’idée de divorcer... Joséphine cependant a des craintes...
—Est-ce que sa conduite donnerait à l’Empereur de nouveaux sujets de plainte?...
—Oh! non!... l’Impératrice a trente-sept ans... elle est d’un pays où l’on vieillit vite... Songe donc, elle était nubile à douze ans... mère à seize ans!... c’est une femme âgée... elle est à l’abri du soupçon maintenant, mais non d’un reproche...
—Qu’est-ce que l’Empereur peut donc lui reprocher?
—Sa stérilité!... Pour elle, c’est plus terrible qu’une faute découverte cette impuissance d’être mère...
—Oui, dit Lefebvre pensif, l’Empereur souffre cruellement d’être privé d’héritier... son œuvre colossale chancelle... il sent s’écrouler sous lui son trône magnifique... il possède, en maître, le présent superbe, mais l’avenir lui échappe... Ah! si la science pouvait lui donner un enfant!...
—Les médecins y ont perdu leur latin... Corvisart a tout essayé... il faut que l’Empereur se résigne à n’avoir pas d’héritier direct... Son frère Joseph lui succédera...
—Hum!... son frère?... Napoléon semble être le seul de sa famille... il y a aussi Murat, son beau-frère, qui rêve d’être héritier désigné... Non, femme! je crois que Napoléon, faute d’enfants de Joséphine et de lui, adoptera la descendance de Joséphine... la reine de Hollande avec son enfant...