—Tu as raison... Joséphine a été mère, mais il est certain qu’elle doit désormais renoncer à la possibilité de le redevenir... Elle n’est plus jeune... la source de la vie est tarie en elle et Napoléon semble impropre à transmettre à des êtres son génie: sa force, sa virilité sont ailleurs... Reste donc l’empire sans héritier! Napoléon peut croire que l’âge seul de Joséphine est un obstacle... il ne l’aime plus d’amour... assurément il se montre très bon pour elle et nul ne peut lui reprocher de ne pas témoigner à celle qu’il a aimée dans sa jeunesse les plus grands égards... Cependant il est facile de lui mettre dans la tête qu’une jeune femme lui donnerait un fils... Lucien, Talleyrand, d’autres encore lui conseillent le divorce... on excite sa vanité en lui faisant observer la possibilité d’une union avec une princesse, fille ou parente d’un des monarques de l’Europe...

—Oui... on dit que ce méchant boiteux de Talleyrand, ce fourbe et ce renégat que je ne peux jamais voir sans ressentir des démangeaisons de lui appliquer ma botte dans le derrière, tant il pue la trahison, est en train de manigancer un projet de mariage avec la sœur de l’empereur de Russie... La guerre actuelle est un empêchement, mais la victoire peut d’un jour à l’autre aplanir la difficulté.

—L’Impératrice a deviné ces projets... elle sait qu’on en veut à son bonheur... elle s’attend brusquement à entendre l’Empereur lui parler de divorce dans l’intérêt de sa dynastie... alors elle a trouvé un moyen de parer le coup funeste qu’elle sent déjà dirigé contre elle, prêt à l’atteindre...

—Et ce moyen?... j’avoue que je ne devine pas...

—As-tu conservé le souvenir d’une jeune femme faisant partie de la maison de la princesse Caroline... une élégante brune, aux yeux magnifiques, nommée Eléonore, une demoiselle de la Plaigne...

—Une ancienne élève de madame Campan, mariée à un fricoteur, Jean Revel, ancien quartier-maître au 15e dragons, chassé de l’armée pour faux et condamné pour vol... Oui, je m’en souviens parfaitement!... l’Empereur a couché avec elle à son retour d’Austerlitz... Elle était divorcée et son mari purgeait sa peine... Mais quel rapport y a-t-il entre cette Eléonore et l’Impératrice?

—Un rapport lointain mais terrible pour Joséphine... Eléonore a obtenu ce que l’Impératrice ne peut avoir... Eléonore a un fils!...

—Il n’est peut-être pas de l’Empereur?...

—Si... D’abord, l’intérêt d’Eléonore, dès qu’elle s’est crue enceinte, a été d’éviter toute imputation possible mettant en doute la réalité de la paternité impériale... Ensuite, retirée pendant son divorce à l’institution de madame Campan, à Saint-Germain-en-Laye, aucun homme, sauf l’Empereur, n’a pu la voir sans témoin... Enfin, l’enfant offre le masque frappant de son auguste père!...

—Diable!... Est-ce que tu aurais l’intention de nous donner un jour pour empereur le fils d’Eléonore?...