—Peut-être!... Ce que les médecins et les charlatans n’ont pu faire, les hommes de loi peuvent, paraît-il, l’accomplir... L’Impératrice a consulté des légistes... Le droit divin n’admet que les héritiers du sang à succéder au trône, mais le droit romain permet l’adoption... Cambacérès m’a expliqué tout cela... On m’a fait ma leçon avant de partir!... A présent je suis ferrée sur l’adoption!... J’en remontrerais à M. Portalis ou à M. Bigot-Préameneu.

—Tu es si intelligente, ma bonne Catherine! dit Lefebvre en admiration devant sa femme... Alors ces empereurs de Rome, de fameux lapins, à ce qu’on dit, adoptaient des héritiers, quand ils ne pouvaient faire de la graine d’empereurs?...

—Oui... Les plus grands empereurs, Auguste en tête, tu sais celui que joue Talma au Théâtre-Français, ont pratiqué l’adoption... C’est très commode! Il suffit d’un sénatus-consulte pour que ça soit régulier...

—Oh! le Sénat!... dit Lefebvre avec un geste plein d’indifférence pour la majestueuse assemblée qui siégeait à plat-ventre jusqu’au jour où il s’agit de donner le coup de pied final à l’aigle expirant.

—As-tu compris à présent ce que je viens faire au camp de l’Empereur à Finckenstein?

—Pas tout à fait... Achève!

—Eh bien! l’Impératrice, ayant eu connaissance de la maternité d’Eléonore, juste au moment où la mort du fils d’Hortense lui ôtait ses espérances de voir adopter cet enfant, veut proposer à l’Empereur de reconnaître pour fils adoptif et comme héritier de l’empire, le fils d’Eléonore... Elle-même, sacrifiant ses légitimes répugnances, servira de mère à cet enfant... Le peuple et l’armée, habitués à tout admirer, à tout approuver dans les actes de Napoléon, applaudiront... Cet enfant, héritier bâtard, mais ayant du sang de Napoléon dans les veines, sera certainement préféré à ce lourdaud de Joseph ou à ce niais de Louis... Pour les frères de l’Empereur, la France n’aura jamais que des sentiments très modérés... elle les connaît pour ce qu’ils sont, des vaniteux, des ambitieux, des imbéciles et peut-être des coquins, prêts à trahir leur frère à la première occasion pour essayer de sauver les couronnes qu’il leur a mises sur la tête... Cet enfant, élevé au palais, entre l’Empereur et l’Impératrice, traité par tout le monde en prince impérial, ne soulèvera aucune résistance... Voilà, Lefebvre, ce que je veux proposer à Napoléon, au nom et avec le consentement de l’Impératrice... Tu as compris, à présent...

Lefebvre réfléchissait profondément.

Il était d’esprit lent, mais juste. Son bon sens le guidait dans toutes les circonstances de la vie.

Au moment où l’on cherchait des candidats au Directoire, il fut un instant question de lui.