Il répondit avec une modestie et une sagesse rares:

—Non, citoyens, je ne veux pas être directeur. C’est un peu une couronne royale que vous m’offrez là! Je suis républicain et militaire. Je veux servir mon pays autrement qu’en rétablissant une royauté à cinq têtes. Vous êtes tous gens d’esprit qui n’avez pas besoin d’un imbécile comme moi pour en faire un roi! Je retourne à l’armée de Sambre-et-Meuse où l’ennemi m’attend!

Le projet de Joséphine lui parut peu acceptable par l’Empereur, et il ne cacha pas ses craintes sur la réussite de la mission de la maréchale.

—Mais tu as accepté une consigne, femme, il faut l’exécuter jusqu’au bout, dit-il avec fermeté, en soldat dévoué incapable de broncher quand l’ordre de marcher en avant était donné.

Un roulement de tambour se fit entendre, accompagné du taratata des trompettes.

—Ah! voici la soupe, dit le maréchal. Femme, j’ai l’habitude de manger en même temps que mes soldats, et à peu près le même ordinaire. Aujourd’hui, je t’invite, et je vais dire au cuisinier qu’il ajoute un plat en ton honneur... Nous dînerons en tête à tête, veux-tu?

—Oui, comme autrefois à la Râpée, où il y avait de si bon petit vin blanc. T’en souviens-tu?

—Si je m’en souviens!... il me gratte encore le palais... Il n’y en a pas ici de ce petit vin-là!... ils ne connaissent pas ça en Allemagne... Je t’offrirai du vin de Hongrie que l’archevêque de Bamberg a envoyé à mon aumônier pour sa messe, car tu sais, femme, j’ai un aumônier à présent...

—Toi?... Ah! quelle farce! dit la Sans-Gêne riant aux éclats, mais c’est à peine si tu savais dire ton Pater...

—J’ai essayé de m’en souvenir... l’Empereur tient à cela!... On est très religieux en Pologne... et puis il faut boire aussi beaucoup, ça flatte les notables du pays!...