—Combien d'hommes?...
—Le maréchal Davout, Sire, avait sous ses ordres, quand je l'ai croisé, me rendant à Pétersbourg aussi vite que les chevaux et les chemins me le permettaient, quatre corps de troupes: les divisions Morand, Friant, Gudin, Desaix et Compans... en tout 63,000 hommes!
—Et des hommes comme ceux qui composent les divisions Morand et Friant, commandés par le prince d'Eckmühl! dit Alexandre devenu pensif.
Il ajouta aussitôt, un éclair de fierté aux yeux:
—C'est donc la guerre!... Le prince d'Eckmühl, après avoir amené ses troupes de l'Oder à la Vistule, marche vers le Niémen... la frontière russe ne va pas tarder à être violée... Oui, c'est bien la guerre!... je m'y attendais... je m'y suis préparé et la Russie me trouvera prêt à supporter, avec l'appui de Dieu, le choc terrible que vous m'annoncez... Merci, monsieur, de votre renseignement, il est précieux; quant à la saisie des papiers importants que le colonel Czernicheff s'était habilement procurés à Paris, rassurez-vous; cette saisie a été heureusement tardive... Ces documents inestimables, je les ai... ils me serviront à contrôler les notes confidentielles que vous nous apportez de la part de notre fidèle ambassadeur, le prince Kourakin.
Ayant félicité ainsi M. Dividoff, l'empereur Alexandre fit aussitôt mander près de lui les généraux qui composaient son état-major et les ministres qui l'avaient accompagné à Wilna.
Un peu surpris de cette brusque convocation qui interrompait les réceptions et les fêtes, les généraux et les ministres prirent place à ce conseil de guerre improvisé en se lançant les uns aux autres des regards soupçonneux. En Russie, où le caprice du souverain est tout, les plus hauts fonctionnaires ne sont jamais à l'abri d'une disgrâce, bientôt suivie d'un ordre d'exil, et la rivalité était grande entre les généraux. Chacun accusait secrètement son collègue de l'avoir dénigré auprès du maître et de préparer son renvoi.
Alexandre fit part des nouvelles que M. Dividoff apportait. Le corps de Davout était en marche, et s'avançait à travers la Prusse orientale vers la Russie. Dans quelques semaines, peut-être avant, le Niémen serait franchi et le sol russe verrait pour la première fois les terribles soldats de Napoléon fouler ses étendues vierges d'invasions. On pouvait considérer la guerre comme déclarée. Il n'y avait plus d'illusions pacifiques à entretenir. Chacun devait se préparer à une lutte opiniâtre, et la paix ne s'établirait que sur un champ de bataille désastreux, où la Russie serait irrévocablement écrasée, ou bien à Paris!...
—Oui! oui! à Paris! crièrent les généraux enthousiasmés, portant la main à leurs épées, prêts à s'engager par un serment solennel.
Alexandre Ier était un jeune empereur, mais il avait des desseins mûris et possédait un sang-froid politique de vieux diplomate. Il laissa tomber l'élan tapageur de ses généraux, et se plongea dans une profonde méditation.