La nouvelle de la marche en avant du corps de Davout ne le surprenait guère. Il prévoyait depuis longtemps cette guerre, et l'on peut affirmer qu'il l'avait cherchée, provoquée, pour ainsi dire rendue forcée, nécessaire et presque inévitable, assurément. N'avait-il pas notamment réclamé l'évacuation de la Prusse par les troupes de Napoléon? Qu'aurait-il exigé de plus de la France vaincue? Bien que Napoléon ait gardé aux yeux de la postérité la responsabilité d'une provocation téméraire adressée à ce colosse du Nord, et tout en reconnaissant que, confiant dans sa force, grisé par le vin de la gloire bu à toutes les coupes de l'Europe, entraîné par la fureur conquérante et acquisitoire, semblable à la folie du joueur emballé, qui risque ses gains et son avoir sur une dernière carte, il n'ait pas très énergiquement tenté de conserver la paix, il est certain que depuis longtemps Alexandre s'attendait à ce formidable duel et qu'il s'était exercé, préparé, armé en vue du combat qu'il prévoyait et qu'il ne fit rien pour l'empêcher.

A Tilsitt, à Erfurt, dans ces grandes parades pompeuses et étourdissantes, il avait sans doute témoigné envers Napoléon d'une admiration profonde. Il était sincère alors, le jeune empereur, et son exaltation élogieuse n'avait pas le caractère d'une menteuse flatterie. Son enthousiasme, manifesté publiquement et à plusieurs reprises, pour son glorieux hôte du radeau du Niémen et du palais de Berlin, n'eut jamais le caractère d'une trompeuse comédie. Mais tout en admirant réellement le grand soldat victorieux, tout en se montrant fier et même heureux de son intimité avec lui, ravi et grandi, se trouvant traité par le puissant César de France comme un égal, comme un associé au partage du monde, Napoléon ayant l'Occident et Alexandre l'Orient, son âme slave s'ouvrait à la fois à l'admiration et à l'envie: plus il trouvait grand Napoléon, plus il souhaitait le rabaisser et l'abattre. En même temps que son orgueil était satisfait de cette égalité souveraine, un autre sentiment envahissait l'âme du jeune czar. Il se disait que Napoléon renversé, battu, proscrit, tué, sa puissance serait détruite, son prestige de gloire évanoui pour longtemps, pour toujours peut-être en France, et qu'avec la chute de l'Empereur s'accomplirait aussi l'effondrement de cette nation vaillante et dangereuse, qui représentait la Révolution, se révélait impie ou peu croyante dans tous ses actes, et qui n'avait pas craint, après avoir proscrit les prêtres de sa religion et renversé les autels, de couper la tête à un roi, à Louis XVI, son maître légitime.

Et Alexandre se disait aussi qu'il lui appartenait d'être le justicier de son époque. Il châtierait les Français de leur révolte contre leur souverain, il effacerait dans le sang des batailles la souillure révolutionnaire, et à Napoléon qui n'était qu'un Robespierre plus puissant, plus terrible que l'homme de la guillotine, vrai boucher de l'Europe, régicide à sa façon, frappant les souverains à coups de canon et promenant des rives du Tage au bord du Niémen son drapeau tricolore qui était celui des jacobins, il ôterait, si Dieu prêtait force à ses armes, ce pouvoir immense, véritable outrage aux monarques tenant leur couronne de Dieu, menace perpétuelle pour tous les trônes.

En même temps qu'il rêvait de devenir l'arbitre du monde, le roi des rois d'Europe,—car quel potentat pourrait rivaliser avec lui s'il venait à bout de Napoléon?—un certain ressentiment familial lui tenait au cœur: Napoléon, résolu à divorcer afin d'épouser une princesse susceptible de lui donner un héritier, avait laissé presque officiellement pressentir qu'une alliance avec la Russie lui serait précieuse. La grande-duchesse Anne, sœur d'Alexandre, avait même été avertie des démarches de Napoléon. Le mariage russe était déjà annoncé, quand brusquement, en prenant le prétexte d'une question de rites, et paraissant s'effrayer de l'introduction au Palais des Tuileries d'un pope et d'une liturgie grecque, Napoléon avait rompu les pourparlers, en hâte décidé et conclu son mariage avec l'archiduchesse d'Autriche.

Tous ces éléments divers avaient modifié l'état d'âme d'Alexandre à l'égard de Napoléon. Il l'admirait toujours, il n'en était que plus ardent à vouloir le vaincre. Plus tard il devait le haïr d'une aversion profonde, et, vaincu, l'accabler.

Il calculait alors, outre les avantages de la position et l'importance des forces dont il disposait, le bénéfice d'un apport moral considérable résultant de la lassitude visible qui s'emparait de la nation française, épuisée par vingt ans de combats; il tablait également sur l'hostilité sourde mais certaine de tous les petits rois et des principicules que Napoléon avait absorbés dans son Empire, dont il avait éteint le rayonnement en son éclatant foyer de gloire.

Il possédait à l'égard de ces forces morales des données aussi exactes, aussi précises que celles que M. de Czernicheff lui avait procurées sur l'état des armées françaises, en échange d'un peu d'or compté à un commis des bureaux de la Guerre.

Ce n'était donc pas à la légère qu'il se résolvait à la bataille, refusant les dernières propositions que Napoléon lui avait fait transmettre par M. de Narbonne et par M. de Lauriston. Mais, au moment d'engager un si formidable combat, l'émotion le prenait: l'adversaire était si fort, si glorieux, si habitué à vaincre, et il traînait avec lui toute une nation qui ignorait la retraite! La Victoire, ailes déployées, ne semblait-elle pas faire partie de l'avant-garde française? De là, l'air soucieux avec lequel il accueillait l'explosion d'enthousiasme patriotique des généraux, et la méditation où il s'abîma à la suite.

Quand il rompit le silence que personne n'avait osé interrompre, ce fut pour demander aux militaires rassemblés en conseil s'ils avaient un plan à lui soumettre, un projet à discuter, et quelle tactique ils conseillaient de suivre pour répondre à la marche sur le Niémen du corps de Davout.

Le général Barclay de Tolly exposa, le premier, son plan. Il consistait à ne pas attendre Napoléon en personne. On n'avait affaire, quant à présent, qu'au prince d'Eckmühl, il fallait lui barrer la route et anéantir son corps, avant qu'il fût rejoint par ceux de Ney ou de Victor. L'immense armée de Napoléon était éparpillée en Espagne, en Hollande, en Prusse, en Italie; il ne fallait pas lui donner le temps de se réunir, et la bataille devait être livrée, avec la concentration de tous les corps en route, de la Vistule à l'Oder.