C'était la tactique ordinaire de Napoléon. Elle lui avait assuré la victoire à Austerlitz, comme à Wagram. Le secret de son génie militaire consistait à se porter en avant, à attaquer avec des forces supérieures l'ennemi divisé, à empêcher sa jonction et à se retourner ensuite sur le second tronçon, en bénéficiant de l'élan, de la confiance issue de la victoire, en accablant un adversaire affaibli et démoralisé.—Il faut battre Napoléon avec les armes de Napoléon, conclut Barclay de Tolly: c'est à force d'être vaincus par lui que nous aurons appris à le vaincre. Montrons-lui que, s'il est bon professeur, nous ne sommes pas mauvais écoliers!...

Le prince Bagration, l'Allemand Pfuhl, le général Beningsen approuvèrent leur collègue.

Tous conseillèrent la marche en avant: il ne fallait pas accorder à Napoléon le temps de s'organiser, on devait surprendre Davout, le refouler, envahir le grand-duché de Varsovie, puis la Prusse, et livrer combat successivement à tous les corps qu'on rencontrerait. On n'aurait qu'à achever la victoire quand le maréchal Ney arriverait avec ses soldats de Mayence et du Rhin; le prince Eugène qui amenait ses troupes de plus loin encore, de la Lombardie, serait obligé de se rendre sans pouvoir livrer bataille. Enfin, puisqu'on avait terminé la guerre avec les Turcs et qu'on disposait de l'armée du Danube commandée par l'amiral Tchikackoff et de l'armée de Volhynie commandée par le général Tormasoff, on prendrait à revers les débris des corps successivement écrasés en marchant par Lembey et Varsovie sur le flanc des Français. Rien alors ne pourrait plus arrêter l'armée russe, décuplée par ses victoires successives, et si l'on rencontrait Napoléon vers Dresde ou Leipsick, on lui livrerait bataille avec des contingents bien supérieurs. Cette fois, il serait vaincu.

Ce plan séduisit tout d'abord Alexandre. Il correspondait à des idées hardies que sa vaillance aimait et la marche en avant ne pouvait déplaire à un jeune empereur, impatient de gloire et assoiffé de revanche. La possibilité de vaincre Napoléon en employant sa tactique, en tombant successivement sur ses corps isolés, flattait son amour-propre: le mirage d'une destruction complète de l'armée française et peut-être d'une marche sur Paris à travers l'Allemagne reconquise, grâce à l'appoint des armées du Danube et de Volhynie, séduisait son imagination orientale.

Il remercia et félicita ses généraux, se réservant dans une seconde délibération, après avoir reçu des renseignements militaires précis sur la position de divers corps français et sur la mise en mouvement du corps du prince d'Eckmühl, d'arrêter définitivement le plan de combat.

Il remarqua seulement qu'un seul des chefs militaires n'avait pas parlé.

—Et vous, prince, vous ne dites rien? N'avez-vous donc aucun plan à nous proposer ou bien vous ralliez vous simplement à l'avis qui vient d'être exprimé? demanda Alexandre à Koutousoff.

Le vieux général hocha la tête et répondit d'une voix sombre, avec un mouvement d'épaules significatif:

—On est mal venu, lorsque la trompette a déjà sonné, et que l'épée est à moitié hors du fourreau, de conseiller d'interrompre la sonnerie et de faire retomber, au moins pour un temps, l'épée dans sa gaine...

—C'est donc cela que vous me conseillez? dit vivement Alexandre, la paix, l'humiliation... Napoléon vous fait peur!