—Je pourrais avoir peur d'une lutte avec Napoléon sans être pour cela un poltron, Sire, dit le vieux guerrier froissé. J'ai écouté en silence mes jeunes collègues parler d'envahir le grand-duché, de traverser la Prusse, même de nous promener à travers l'Allemagne et de gagner ainsi les frontières de France, d'atteindre Paris peut-être... Ce sont là des rêves! Je ne dis pas qu'ils soient irréalisables, mais pas à présent... Plus tard!... Quand Napoléon aura été vaincu... car il peut l'être; mais à la condition de ne pas se jeter étourdiment au-devant de lui, de ne pas se précipiter dans le piège toujours ouvert de son génie et de son incomparable audace que la fortune a jusqu'ici récompensés...

—Un poète latin, je crois, a dit cela, général, interrompit Alexandre avec un léger sourire, et il pensait: Ce vieux brave radote!

—Un autre poète a dit aussi, répondit vivement Koutousoff, un fabuliste français, qu'il ne fallait pas vendre la peau de l'ours vivant... Napoléon est toujours debout... vous le peignez à terre, mais, pour le moment, il est toujours vainqueur et le plus formidable général triomphant qui soit... Rien qu'à son nom les armées s'enfuient et les villes s'ouvrent... Vous serez à la merci d'une bataille si vous allez au-devant de Napoléon... Ce que je dis là, ce n'est pas moi qui l'ai vu et compris le premier... j'en ai fait mon profit, je souhaiterais, Sire, que tout le monde ici en fût comme moi persuadé.

—Et qui donc vous a donné des leçons, à vous, éminent stratégiste? demanda ironiquement le czar.

—Un diplomate autrichien, qui est en même temps général... M. le comte de Neipperg, répondit Koutousoff... Que Votre Majesté fasse venir M. de Neipperg et l'interroge, il lui développera son plan que j'admire et que j'approuve... C'est le seul que je suivrais si Votre Majesté me faisait l'honneur de me confier le commandement en chef de ses armées et la responsabilité du salut de la Russie! ajouta avec gravité le vieux guerrier, dont les paroles et l'attitude surprirent tous les assistants de ce décisif conseil.

Au dehors des cris, des rumeurs s'élevaient de la foule. Le bruit de la guerre déclarée et de l'arrivée prochaine des Français sur le Niémen s'était propagé à la suite du passage du courrier extraordinaire.

—Vive notre père le Czar!... A bas Barclay!... Vive Koutousoff!... Que Koutousoff soit chef!...

Voilà ce que criait cette foule sous les fenêtres du palais où délibérait Alexandre.

L'acclamation populaire lui désignant Koutousoff comme généralissime fit une impression assez vive sur son esprit. La fermeté avec laquelle l'émule de Souwaroff avait conseillé d'attendre Napoléon et non de se porter imprudemment au-devant de lui le décida à examiner de plus près le projet de Koutousoff.

—J'interrogerai M. de Neipperg, dit-il, je le savais homme très bien informé des affaires d'Europe; il m'a donné des indications intéressantes déjà, dans un mémoire qu'il m'a remis, sur l'état des esprits en France et sur les dispositions de la cour d'Autriche à l'égard du dangereux gendre de notre bien-aimé frère François; mais j'ignorais qu'à ses talents de diplomate il ajoutait des connaissances d'art militaire... Sur votre avis, général, je prendrai donc aussi conseil de M. de Neipperg et je soumettrai son plan à votre examen à tous, messieurs, conclut Alexandre en levant la séance.