—Faites venir également, Sire, M. d'Armsfeld, l'émigré suédois, et avec lui le comte Rostopchine, dit Koutousoff en se retirant, tous les trois sont d'accord sur le danger qu'il y aurait à aller à la rencontre de Napoléon, sur l'avantage qui résultera de l'attente!
Alexandre aussitôt manda près de lui les trois personnages désignés par le vieux général.
Il leur répéta la question qu'il avait posée au conseil des généraux, s'adressant d'abord à M. de Neipperg.
M. de Neipperg, après avoir remercié l'empereur Alexandre de sa flatteuse interrogation, lui confirma le plan qu'il avait imaginé et dont Koutousoff avait indiqué les grandes lignes.
Bien loin de songer à s'avancer au-devant de Napoléon, selon le projet de Neipperg, soumis et concerté avec M. d'Armsfeld et le général Rostopchine, il fallait au contraire reculer, reculer sans cesse devant lui, faire le désert, en face, sur les côtés, derrière, partout autour de lui... en l'attirant dans l'intérieur de l'immense empire, on le vouait, lui et son armée, à une destruction complète!... Ce n'était pas d'un seul coup et brillamment, dans la fumée et le tapage d'une grande bataille, qu'on anéantirait sa puissance, mais on l'émietterait... par bribes on lui arracherait le sceptre des combats... Il faudrait éviter autant que possible les grandes rencontres et faire la guerre d'escarmouches... régiments par régiments, compagnies par compagnies, homme par homme, on lui dévorerait son armée... comme une bande de loups qui laisse passer le troupeau et se jette sur les traînards, sur les isolés, on rongerait ses magnifiques corps d'armée. Ce que l'Espagne avait si héroïquement tenté et si grandement réussi avec ses guérillas et ses partisans, on pourrait l'oser avec les Cosaques... Platoff, leur hetman, n'était-il pas là, prêt à cette guerre de ruses, de surprises, de brusque irruption, puis de fuite soudaine et de retour rapide et inattendu... une guerre d'oiseaux de proie au vol tournoyant, fondant sur les victimes à dépecer, disparaissant au fond de l'horizon, quand elle bouge et fait mine de les chasser, pour revenir bientôt la harceler plus faible, moins capable de résister. Les Parthes et les Scythes ainsi se défendaient en attaquant, poignée de moustiques aux prises avec le lion... Les lances des Cosaques seraient les aiguillons de ces moustiques... le lion, impuissant et ensanglanté, s'en retournerait honteux et blessé... la gloire était dans le succès final et non dans les moyens de l'obtenir... Par l'espace, par la fuite, par la solitude, voilà comment il fallait défendre le sol russe. C'était une fosse immense qu'il s'agissait de creuser devant la Grande Armée... elle y coulerait, et ne se relèverait d'une de ces tombes de neige que pour trébucher et s'enterrer dans la suivante. La terre russe se défendrait d'elle-même: dans ses steppes invincibles, imprenables et contre lesquels le canon, comme le génie de Napoléon, seraient impuissants, elle engloutirait jusqu'au dernier Français, si ce Français s'obstinait à ne point battre en retraite!...
Neipperg développa avec précision ce plan véritablement génial et terrible que lui avait inspiré sa haine contre Napoléon.
Le czar, frappé par les raisons qui lui étaient fournies, approuva silencieusement les idées de M. de Neipperg. Puis, se tournant vers M. d'Armsfeld, à son tour il l'interrogea.
L'agent suédois appuya le plan de M. de Neipperg. La retraite, la fuite même étaient glorieuses, comme une marche en avant, si la victoire était au bout. On reviendrait alors sur la route parcourue et l'on reconduirait les Français, au delà du Niémen, au delà de l'Oder, au delà du Rhin, peut-être!...
M. d'Armsfeld ajouta que Sa Majesté pouvait compter sur l'appui de la Suède. Bernadotte, fidèle aux engagements pris envers la Russie, se dégageait complètement de la cause française. Pour accentuer la rupture avec Napoléon, il avait réclamé la cession de la Norvège que gardait le Danemark, et renoncé à la Finlande que Napoléon lui offrait au détriment de la Russie. Il avait en outre demandé un subside de vingt millions. Napoléon avait, comme s'y attendait le prince royal, refusé d'accepter ces conditions. Bernadotte serait donc l'allié de la Russie et il s'engageait à suivre jusqu'au bout la fortune de ses nouveaux amis, à combattre, jusqu'à la victoire finale, Napoléon.
Alexandre écouta avec grand plaisir la communication de M. d'Armsfeld. L'appoint des Suédois n'était pas à négliger. Le prestige de Bernadotte comme homme de guerre était très grand en Russie. Par des bouches intéressées, Bernadotte faisait mousser ses capacités militaires. Il se donnait comme l'égal de Napoléon, insinuait que c'était lui l'auteur principal de ses victoires et prétendait qu'il était le seul homme de guerre en Europe capable de le battre. Le prestige des lieutenants de Napoléon était si grand alors que tout le monde en Russie et en Suède ajoutait foi aux gasconnades du perfide maréchal de l'Empire. Cet envieux et intrigant personnage n'était encore que prince royal de Suède; en servant la Russie et en trahissant son Empereur, qui avait fait maréchal, prince de Ponte-Corvo, et avait comblé de dignités et d'argent son ancien camarade des armées de la République, il comptait bien recevoir, pour prix de sa trahison, la couronne. Judas, fréquemment, encaisse plus de trente deniers.