—Eh bien! messieurs, reprit le czar, en présence des observations et renseignements pleins d'intérêt de M. le comte d'Armsfeld, je me rends entièrement à vos idées... J'adopte le plan si inattendu, si simple et si grand à la fois de M. de Neipperg... Nous écouterons notre vieil et illustre Koutousoff, et nous nous en rapporterons à lui pour l'exécution... Ainsi nous reculerons devant les Français... nous les laisserons s'aventurer et se perdre en notre empire... partout les habitants devront céder la place aux envahisseurs!...
Alexandre tout à coup s'arrêta. Une objection, forte sans doute, venait de se présenter à son esprit très lucide. Il la soumit aussitôt à ses trois conseillers improvisés:
—Mais les Français, messieurs, dit-il avec vivacité, si nous leur laissons l'accès libre, si nous ne livrons que les batailles qu'il sera impossible d'éviter, finiront par atteindre les grandes villes où existent des approvisionnements considérables, où les habitants, plus sédentaires et plus riches que ceux des villages, se refuseront peut-être à évacuer l'enceinte de la cité, à abandonner leurs maisons, les richesses qu'elles renferment, que ferons-nous si Napoléon arrive jusqu'à Moscou? Ne lui disputerons-nous pas les trésors, les provisions, les richesses de toute nature et les abondants magasins que contient cette antique capitale? Croyez-vous qu'il faille aussi reculer une fois là et laisser l'envahisseur entrer dans Moscou portes ouvertes?
Le troisième personnage, le comte Rostopchine, qui n'avait pas encore dit un mot, toussa légèrement comme pour attirer l'attention du czar et hasarda d'une voix flûtée:
—En ma qualité de gouverneur de Moscou, je désirerais répondre!
—Comte Fédor Rostopchine, nous vous écoutons, dit Alexandre avec bienveillance.
Le gouverneur de Moscou était un homme fort élégant, très lettré. Il avait alors quarante-sept ans. Officier distingué, ayant servi sous l'illustre Souwaroff, gentilhomme de la chambre, confident et ami du czar Paul, il ne voulut accepter aucune dignité d'Alexandre, à la suite de l'assassinat de son maître. Il se livra, dans une studieuse retraite, à l'histoire et aux lettres. Il était de beaucoup supérieur comme culture et comme état intellectuel à ces Russes, moitié hommes, moitié ours, qui l'entouraient et dont il disait plaisamment: «Je suis forcé de donner raison à un Anglais qui affirmait, en parlant des Russes, qu'on n'avait qu'à fendre la veste pour sentir le poil.» Alexandre, à l'approche de Napoléon, et sur l'instante recommandation de la comtesse Potassof, la parente de Rostopchine et amie de la grande-duchesse Anne, avait fait appel à son patriotisme: il lui avait confié la défense de Moscou, la ville sainte de l'empire.
Le gouverneur, de sa voix aux inflexions aristocratiques, reprit la phrase d'Alexandre:
—Votre Majesté s'inquiète du sort de Moscou, si l'ennemi parvient jusqu'à ses murs?... Que Votre Majesté s'en repose sur moi!... Napoléon ne trouvera dans la ville dont la garde m'est confiée que péril et honte... Plutôt que de lui abandonner les vivres, les munitions, les ressources de toute nature dont est remplie la cité, ses magasins, ses maisons particulières, plutôt que de le voir se ravitailler dans les bazars et s'abriter derrière les remparts sacrés du Kremlin, je ferai sauter moi-même ces murailles vénérées! Afin de contraindre les habitants à abandonner leurs périssables richesses, pour les entraîner à la suite de l'armée, s'il était nécessaire, je saurai recourir à la force pour cette offrande à la patrie et à l'Empereur; je les obligerai à se retirer avec nous, fût-ce jusqu'aux bouches de la Volga, ou par delà les roches inaccessibles du Caucase, ou encore dans les ténèbres blanches des solitudes sibériennes! Oui, pour exécuter jusqu'au bout le plan le plus admirable, le plan sauveur que Votre Majesté vient d'approuver, Sire, avec la grâce de Dieu et la permission de votre conseil, sûr de l'approbation de tout ce qui a le cœur russe, comptant sur l'admiration des générations, réclamant d'avance l'absolution de l'histoire, je renouvellerai l'exemple des héroïques défenseurs de Sagonte; sans remords comme sans faiblesse, je le jure ici, en présence de l'Empereur, plutôt que de voir Napoléon et ses soldats parader et se réconforter dans Moscou, moi, Rostopchine, je brûlerai Moscou!...
Cette menaçante prophétie, ce sauvage système défensif, avaient été formulés doucement, sans éclat de voix, comme un simple fait énoncé posément, dans une conversation, entre amis. Neipperg et d'Armsfeld ne purent s'empêcher de tressaillir en écoutant Rostopchine. Le patriotisme exaspéré jusqu'à la frénésie luisait dans ses yeux indécis, d'un gris bleu terne, tels que ceux des chats-tigres.