Alexandre était retombé dans sa méditation. Sa tête se penchait sur sa poitrine. Ses paupières abaissées ne laissaient filtrer aucun regard. Tout son corps demeurait immobile et comme figé. On eût dit qu'il s'était assoupi sur son fauteuil durant la délibération.

Lentement il releva la tête, et son regard s'anima.

Il se tourna vers Rostopchine.

—Ainsi, gouverneur, c'est par le feu que vous comptez combattre les Français.

—Avec le feu et le froid, Sire!... Comme lieutenants de Koutousoff, supérieurs à lui peut-être, vous aurez pour repousser l'ennemi et garder le sol de la sainte Russie deux généraux invincibles: le général Incendie et le général Hiver... n'est-il pas vrai, monsieur d'Armsfeld?

Le Suédois, que Rostopchine appelait à son aide, ajouta aussitôt:

—Il faut ajouter un troisième général aussi redoutable... En attirant Napoléon dans les plaines que le général Hiver saura rendre intenables, en le faisant chasser de l'abri des villes par le général Incendie, il succombera infailliblement, lui et son troupeau d'hommes, sous les coups d'un troisième adversaire, le général Famine!... Sire, nous n'avons rien à craindre: en suivant le plan que M. de Neipperg, le comte de Rostopchine et moi avons eu l'honneur de vous soumettre, la Russie sera le tombeau de cette Grande Armée qui s'avance imprudemment vers elle... Les Français pourront franchir le Niémen, bien peu le repasseront...

—Il leur faudrait la barque à Caron, car le Niémen sera pour eux plus infranchissable au retour que l'Achéron, dit en souriant Rostopchine qui, grand admirateur des poètes du dix-huitième siècle en honneur à la cour de Catherine II, se plaisait fort aux comparaisons mythologiques.

—J'accepte l'augure favorable, dit Alexandre; mais, messieurs, malgré les excellentes prévisions que vous m'exposez, un doute, une anxiété pour moi subsistent toujours... Je crois que le plan que vous m'exposez si clairement est d'une réussite certaine... une seule chose m'arrête, vous ne parlez pas de Napoléon!... Vous oubliez ce que vaut cet homme extraordinaire... à lui seul il est une armée... partout où il va, docile comme un chien dressé, la victoire accourt et lui rabat les armées, les peuples, les souverains... Il est de taille à lutter à lui seul contre votre général Famine, d'Armsfeld, contre vos généraux Hiver et Incendie, Rostopchine... Il faudrait contre lui, contre sa personne même, un autre général... plus fort que les trois autres, et nous ne l'avons pas!

—Cet auxiliaire que Votre Majesté invoque existe, dit alors Neipperg.