—Des avis particuliers que je tiens d'un Français très animé contre Napoléon et fort dévoué à ses princes légitimes,—il se nomme M. d'Orvault, comte de Maubreuil,—me permettent d'affirmer à Votre Majesté, bien que le général Malet soit fort circonspect et ne révèle ses projets à personne, qu'il saura mettre à profit l'absence de Napoléon... Tandis que, privé de communications avec la France, perdu dans l'immensité de votre empire, Bonaparte s'enlisera de plus en plus dans les neiges, Malet et ses amis s'armeront et donneront le signal de la révolte...

—Le projet est audacieux! dit Alexandre pensif.

—Le général Malet est un homme d'une rare ténacité, reprit Neipperg encouragé par un geste du czar. Il a une première fois, au mois de juin 1808, tenté de soulever le peuple français et d'abolir l'Empire. Napoléon était absent, retenu à Bayonne par les affaires d'Espagne. Malet, à la tête d'un comité siégeant à Paris, rue Bourg-l'Abbé, imagina de répandre le bruit que Napoléon avait trouvé la mort en Égypte, et à l'aide du sénatus-consulte, fabriqué par lui, de proclamer la déchéance de la famille impériale et l'établissement d'un gouvernement provisoire dont faisaient partie des hommes d'opinions diverses modérées: les sénateurs Garat, Destutt de Tracy, Lambrecht, le général Moreau, l'ancien directeur Carnot, et Malet lui-même qui ne s'était pas oublié. Le général Lafayette recevait le commandement de la garde nationale, Masséna était nommé généralissime...

—J'ai entendu parler de cette histoire, dit le czar. Le complot a avorté... La nouvelle de la mort de Napoléon, d'ailleurs, avait pu être facilement démentie... Malet ne pouvait réussir... Bayonne n'est pas loin de Paris...

—La Russie est plus lointaine, plus mystérieuse que l'Espagne. Si Malet, durant cette campagne, recommence sa tentative, je crois qu'il a de grandes chances... Il pourrait se faire aussi qu'un des affidés, profitant du désarroi d'une guerre lointaine, parvînt à s'approcher de Napoléon et à rendre réelle la nouvelle supposée de la mort de votre ennemi, du tyran de la France et de l'Europe...

Alexandre s'était levé brusquement:

—L'existence des princes, comme le salut des nations, dit-il gravement, est dans la main de Dieu... N'ayons pas l'impiété, messieurs, de diriger les desseins de la Providence... L'empereur Napoléon est, comme tout ce qui respire, tributaire de la mort... mais il ne nous appartient ni de souhaiter ni de favoriser les sinistres projets de ceux qui tenteraient de hâter le destin et d'anticiper sur les arrêts mystérieux du Seigneur... Messieurs, je vous remercie de vos renseignements; je conférerai avec le général Koutousoff et avec les autres généraux... Gardez le secret et que Dieu protège la Russie!...

Le sort tournait sa roue. Napoléon, vainqueur perpétuel, allait connaître la défaite. Le plan terrible et simple que Neipperg, Rostopchine et d'Armsfeld avaient imaginé, et qui consistait à reculer sans cesse devant Napoléon et à battre l'immortelle Grande Armée avec le froid, avec la famine, avec l'incendie,—plan dont après coup plusieurs personnages se sont attribué le mérite,—n'allait pas tarder à recevoir un commencement d'exécution.

Le 23 juin 1812, ayant couché dans une cabane, au milieu de la forêt de Wilkowisk, Napoléon parut sur les bords du Niémen, au-dessus de la ville de Kowno, à un endroit qu'on appelait Poniemoff.

Le général Haxo, sur l'ordre de Napoléon, s'approcha et tous deux traversèrent le Niémen dans une barque.