—Bien, je compte sur toi... je compte sur vous tous, mes amis!... Ah çà! pourquoi le major Marcel n'est-il pas ici?... Est-ce que, par hasard, il aurait eu peur? demanda Malet. Sait-on les motifs de son manque de parole?... car il avait bien promis d'être des nôtres...
—Le billet qu'il m'a fait tenir, dit Camagno, ne contenait que ces deux lignes: «Ne m'attendez pas. Je reprends ma liberté d'action. J'ai rencontré le colonel Henriot. Brûlez ceci.»
—Pas autre chose?... c'est bizarre! fit Malet, soucieux. Que veut dire cette rencontre du colonel Henriot?... Est-ce que le colonel l'aurait dissuadé?... Bah! à nous cinq nous suffirons... il vaut mieux ne livrer le combat qu'avec des amis résolus et confiants... comme vous, compagnons!... Mais assez de paroles, agissons!... A cheval! et marchons sans plus tarder sur la caserne des Minimes... c'est à deux pas!...
—Impossible de sortir à présent! dit Lafon qui s'était rendu dans la cour. Écoutez! il pleut à torrents... j'ai dû faire rentrer les chevaux à l'écurie...
—La pluie! grommela Malet ironiquement. Ah! oui, on ne fait pas de révolutions en temps d'averse, c'est Pétion qui a dit cela... il s'y connaissait, le maire de Paris... Eh bien! attendons que la pluie cesse et soupons pour tuer le temps!
Le moine avait cave garnie et buffet suffisant.
On mangea, on trinqua, on alluma un bol de punch et l'on porta des santés qui étaient de véritables antiphrases, puisqu'on n'y parlait que de la mort des gens: Napoléon d'abord, puis Cambacérès, Rovigo; enfin les fidèles maréchaux, comme Ney et Lefebvre, étaient de ceux dont le peloton d'exécution débarrasserait la France. Marie-Louise serait renvoyée en Autriche et le petit roi de Rome confié à des corsaires qui en feraient un mousse, et plus tard sans doute un bon matelot, destiné à ignorer toujours sa naissance.
Cette beuverie intempestive, ce bavardage inutile firent perdre aux conspirateurs un temps précieux.
Il est presque certain qu'ils n'eussent pas réussi davantage en s'abstenant de boire et de causer jusqu'à trois heures du matin, mais leurs chances de surprendre les autorités endormies, les grands fonctionnaires isolés, ne pouvant communiquer entre eux, ni échanger leurs doutes sur la réalité de la nouvelle, eussent été plus fortes.
A trois heures et demie seulement, la pluie ayant enfin cessé, Malet, Rateau et Boutreux quittèrent le cul-de-sac Saint-Pierre.