Aussitôt celui que la postérité devait glorifier sous le nom de Stendhal, l'illustre auteur de la Chartreuse de Parme et de Le Rouge et le Noir, pénétra chez l'Impératrice.

Il a écrit lui-même le récit de son audience:

«Je pars ce soir, mandait-il à sa sœur Pauline, pour les bords de la Duna. Je suis venu prendre les ordres de S. M. l'Impératrice. Cette princesse vient de m'honorer d'une conversation de plusieurs minutes sur la route que je dois prendre, la durée du voyage. En sortant de chez Sa Majesté, je suis allé chez S. M. le roi de Rome, mais il dormait, et madame la comtesse de Montesquiou vient de me dire qu'il était impossible de le voir avant trois heures. J'ai donc deux heures à attendre. Ce n'est pas commode en grand uniforme et en dentelles.»

Beyle devait voir le roi de Rome afin de donner à l'Empereur des renseignements oculaires sur l'état de son fils, sa santé, son aspect, sa précocité et son développement.

Il avait en outre une mission particulière de l'Impératrice. Il accompagnait M. de Bausset, l'un des chambellans, porteur du portrait du roi de Rome, que Marie-Louise envoyait à son mari au centre de la Russie.

Quand les deux messagers se présentèrent au quartier impérial, on était au 6 septembre. Le lendemain, le soleil pâle, obscurci par les fumées des canons, devait éclairer quatre-vingt mille cadavres dans cette plaine de Borodino, auprès de la Moskowa, que ces deux fonctionnaires civils atteignaient, de si loin, et après avoir traversé de mornes plaines où fumaient les cendres des villages incendiés, chargés du portrait d'un enfant.

Napoléon attendait avec impatience la rencontre formidable et peut-être décisive que lui offrait Koutousoff. Ses combinaisons n'avaient pas réussi et tout semblait tourner contre lui depuis le commencement de la campagne.

Il n'avait pu rejoindre le prince Bagration, il avait inutilement essayé de déborder Barclay de Tolly; après un mouvement hardi pour tourner les deux armées, Smolensk l'avait arrêté, sans qu'il retirât grand avantage de la prise d'une ville incendiée; enfin, au combat sanglant de Valoutina, où, dans une lutte acharnée à l'arme blanche, le brave général Gudin avait trouvé la mort, l'inertie de Junot, son obstination à ne pas secourir Ney, sa lenteur à traverser un marécage le séparant de l'armée russe qu'il pouvait prendre à revers et anéantir, tous ces insuccès accompagnant des batailles sans résultat sérieux, victoires sans doute, mais qui coûtaient cher et tiraient le meilleur du sang de l'armée, faisaient souhaiter impatiemment une action décisive.

Peut-être, s'il avait pu frapper un grand coup plus tôt, se fût-il rendu aux avis de ses généraux et eût-il séjourné à Smolensk ou à Witebsk. Mais il se disait que l'éclat, le prestige d'une grande et réelle victoire manquaient à sa campagne, et qu'il lui serait impossible de rentrer à Paris, laissant ses armées en Pologne et en Volhynie, sans être précédé de la nouvelle d'une écrasante défaite des Russes. Il lui fallait des drapeaux à accrocher aux Invalides et des canons russes à montrer aux Parisiens.

Napoléon avait pénétré le plan de retraite des Russes. Aussi avec quelle joie vit-il Koutousoff se masser en avant de la Moskowa et se disposer à lui disputer la route de Moscou!