Il se trompait dans ses calculs en livrant bataille, et les Russes ne faisaient pas une meilleure combinaison en l'acceptant. Car la position des Russes n'était pas assez formidable pour arrêter Napoléon, et la bataille perdue lui livrait Moscou, ce que les Russes voulaient éviter; d'un autre côté, une sanglante tuerie, comme celle qui s'annonçait, devait certainement affaiblir les Français et rendre plus difficiles les victoires ultérieures, presque impossible leur maintien en Russie. Des deux côtés, il y eut surprise, déception et faute.
Il est inexact de dire que les Russes avaient fortifié à l'avance Chevardino et Borodino. La grande redoute n'était pas un avant-poste, mais une défense de place. Le champ de bataille se trouva transporté de droite à gauche, par suite de la prise de la redoute de Chevardino.
La bataille n'en était pas moins désirée et considérée comme inévitable dans les deux camps.
En route, marchant sur la rivière Kolotcha, qui traverse le village de Borodino, un jeune Cosaque fut pris par l'escorte de Napoléon.
L'Empereur fit donner un cheval au prisonnier et l'interrogea, tout en chevauchant. Un interprète traduisait les réponses du Cosaque, qui ne se doutait nullement du rang de celui qui le faisait questionner. La simplicité du costume de Napoléon ne permettait pas à cet enfant des steppes, accoutumé aux broderies et aux panaches des chefs, de soupçonner qu'il parlait au glorieux souverain.
Avec une grande loquacité, le Cosaque répondit. Il déclara que prochainement on s'attendait à une grande bataille. La conviction de l'armée était qu'on allait à une défaite. Les Français étaient commandés par un général du nom de Bonaparte qui avait toujours battu ses ennemis. On ne pouvait lui résister qu'en fuyant devant lui. Plus tard, avec des renforts, et quand l'hiver aurait rendu les approvisionnements difficiles, peut-être serait-on plus heureux. Et avec le fatalisme oriental, le jeune cavalier du Don ajouta: «Quand Dieu voudra, il retirera la victoire à Napoléon Bonaparte, mais Dieu ne le veut pas encore!»
L'Empereur sourit de la naïve confidence du Cosaque, et il dit à l'interprète de lui révéler quel était le personnage auprès duquel il cheminait en bavardant si familièrement.
Quand le Cosaque eut appris qu'il se trouvait aux côtés de Napoléon, sa physionomie exprima une stupeur profonde; il sauta à bas de son cheval, se prosterna comme les fanatiques de l'Inde, baisa l'étrier de l'Empereur et, le regardant avec vénération, demeura comme fasciné par la présence de ce conquérant dont le nom, les batailles, la légende avaient, bien des nuits, tenu éveillés sous la tente les hardis cavaliers écoutant un conteur de steppe.
Napoléon, touché de l'admiration que lui témoignait le captif, ordonna qu'on le mit en liberté, et lui faisant donner un cheval avec des vivres et un peu d'argent:
—Va retrouver tes camarades, dit-il, et apprends-leur qu'après-demain l'empereur Napoléon traversera avec ses braves la Moskowa!... Tu es libre; conduis-toi en bon soldat parmi les tiens, et que Dieu te préserve de nos balles!...