La journée du 6 septembre s'écoula gaiement au camp français.

Les feux allumés, la soupe en train, les armes nettoyées, grognards et recrues s'abandonnèrent au plaisir de vivre. Pour combien d'entre eux cette veillée des armes, si insoucieusement passée, devait être le seuil de l'éternité! Quelques provisions chapardées aux détours des villages, une distribution plus abondante faite par le service des subsistances, la vue de l'Empereur, parcourant à cheval et la lunette à la main le champ de bataille désigné, la certitude d'être vainqueurs le lendemain, et l'espoir d'arriver à Moscou et de s'y reposer, mettaient la bonne humeur et l'animation partout dans le camp français.

Tout était sombre, au contraire, du côté des Russes. Le général ne comptait guère sur la victoire et les soldats priaient et se lamentaient, s'attendant tous à ne pas survivre au désastre du lendemain.

Bien que l'issue de la sanglante bataille dût prouver la vaillance de ces Russes, si accablés avant l'action, on ne semblait dans leur camp espérer le salut qu'en un secours extra-terrestre.

Une grande cérémonie religieuse fut ordonnée par Koutousoff. On promena devant le front de l'armée une Vierge sauvée de l'incendie de Smolensk, et à laquelle on attribuait le pouvoir de préserver la Russie. Les anges, disaient les chefs aux crédules soldats, pour empêcher que la sainte protectrice ne tombât aux mains des Français impies, avaient emporté la madone sur leurs ailes à travers les flammes de la ville prise d'assaut. Tant qu'ils conserveraient cette Vierge au milieu d'eux, les Russes seraient invincibles.

La procession, immense, majestueuse, imposante, se déroula d'un bout à l'autre de la ligne des Russes. Koutousoff, bien qu'au fond partageant l'incrédulité de ces philosophes français si bien reçus autrefois à la cour de l'impératrice Catherine, et avec lesquels il avait soupé jadis et fait profession d'athéisme, suivait tête nue, et l'air recueilli, la théorie des popes formant cortège à l'archimandrite, devant qui l'image miraculeuse était portée par des officiers, à travers les tentes et les bivouacs. Jusqu'à la tombée du jour elle se prolongea. Du camp français on pouvait apercevoir, dans les brumes du crépuscule, les flambeaux et les cierges des prêtres défilant, et les chants religieux, traversant la plaine, arrivaient jusqu'aux oreilles des troupiers de Napoléon, qui s'en moquaient.

Il est certain que l'Empereur, prenant avec méthode ses dispositions pour le combat du lendemain, et ses soldats festoyant pleins de gaieté, pareils à ces braves de l'antiquité qui s'attendaient à souper le soir chez Pluton, étaient plutôt dans la logique de la guerre. Mais la préparation superstitieuse des Russes avait sa raison d'être et sa force. Ce peuple dévot puisait une énergie et une confiance considérables dans la persuasion d'un secours céleste. La madone, en insufflant dans les âmes la possibilité d'être plus forts que la fortune et de triompher de Napoléon par la volonté divine, suppléait à l'insuffisance d'Alexandre et de ses généraux. Les popes, en usant de ce fétiche, réparaient la faute de Koutousoff qui, ayant par trop étendu sa ligne, s'exposait à être débordé par la gauche et ne s'apercevait pas que la prise par les Français de la redoute de Chevardino le mettait dans le plus grand péril. Tous les historiens, en désaccord sur des faits secondaires, sont unanimes à reconnaître que les dispositions de Koutousoff furent mal prises. Le plan de Davout, que Napoléon n'accepta point comme trop aventureux, et qui consistait à les tourner par la gauche, en traversant de nuit les bois d'Outitza, pouvait la forcer à s'acculer à la Moskowa, comme dans un sac dont la redoute était le fermoir. Devant être vaincu, par la force même des positions, s'il put éviter à son armée la destruction complète, si même il eut la possibilité de contester la victoire, ce fut seulement grâce au courage de ses troupes et à la prudence inattendue de Napoléon. La force morale acquise par les Russes au cours de cette procession fut donc pour beaucoup dans cette atténuation de la défaite. La crédulité peut surexciter les âmes. La croyance où un soldat se confie que des puissances célestes combattent à côté de lui et pour lui est de nature à faire pencher la balance. Le vieux Koutousoff sut habilement manœuvrer ce ressort grossier de l'âme russe. Si ses soldats s'étaient moins vaillamment battus, s'ils n'eussent pas si résolument défendu leurs positions et fait payer la victoire, Napoléon les eût certainement poursuivis et anéantis.

Ayant arrêté toutes ses dispositions, l'Empereur revenait vers sa tente quand deux personnages, dont la tenue civile au milieu de tous ces uniformes faisait contraste, frappèrent sa vue.

Il s'approcha avec curiosité. M. de Bausset et Henri Beyle, après avoir salué le souverain, s'acquittèrent de la mission qui leur avait été confiée par Marie-Louise.

Napoléon eut alors un tressaillement subit de joie naïve.