Il sauta vivement à bas de son cheval, se précipita vers la caisse que lui présentaient les deux envoyés de l'Impératrice et de ses mains voulut en faire sauter les barres.
Avec impatience, il laissa faire Roustan et son valet de chambre déclouant la caisse. Il les pressait, trouvant qu'ils n'en finissaient pas et se baissait pour examiner où ils en étaient de leur travail et si le précieux envoi de l'Impératrice allait être dégagé de ses enveloppes.
Enfin le portrait apparut, et les yeux si secs et si froids du grand despote s'humectèrent. Il se contint pour ne pas pleurer devant ses officiers et puisa, à petits coups, trois ou quatre prises dans sa tabatière fébrilement secouée.
Il demeura quelques instants, comme en extase, les bras allongés. On eût dit qu'il voulait faire venir à lui l'image de son fils et la serrer sur son cœur.
L'enfant, dans ce beau morceau de peinture du baron Gérard, était représenté assis dans son berceau, jouant avec un bilboquet.
L'un des messagers fit observer à mi-voix que la boule pouvait figurer le globe du monde et le bâton, le sceptre.
Cette flatterie entendue par Napoléon le fit sourire et l'arracha un instant à sa contemplation. Il ordonna qu'on portât le portrait dans sa tente. Aussitôt il s'y précipita, congédia tout le monde, et demeura seul, en tête à tête, avec les traits de son fils. Ce fut une profonde rêverie, délicieuse à coup sûr, mêlée aussi de sombres pressentiments. Retrouvant la petite tête blonde et bouclée de l'enfant, si éloigné de lui, qu'il ne devait plus revoir que deux fois, et en de courts épanchements, Napoléon cessait d'être empereur et redevenait homme. Peut-être, en cet instant d'attendrissement, concevait-il l'inanité de toute destinée, l'obstacle des choses, le trompe-l'œil de la grandeur, et se disait-il qu'il avait lâché imprudemment la proie du bonheur pour l'ombre de la puissance, et qu'il eût été plus heureux, loin du trône, l'épée au fourreau, passant ignoré, obscur, paisible, dans un chemin tranquille, tenant, père satisfait, son enfant par la main. Un doute lui vint-il alors sur le néant de la grandeur et sur la réalité des joies simples, les contentements du cœur, à la portée du plus humble de ses sujets, et qui lui étaient, à lui, interdits?
Dans sa joie de revoir la figure innocente et douce de son enfant, Napoléon, chassant la tristesse qui l'envahissait à la pensée de la distance énorme et des événements formidables le séparant de son fils, voulut que l'armée partageât son plaisir paternel.
Il donna donc l'ordre de placer le tableau hors de sa tente, sur une chaise...
Alors les maréchaux, les généraux, les officiers, par courtisanerie surtout, puis ensuite les soldats, tous ceux de Friedland et ceux de Rivoli, plus sincères dans leur rude enthousiasme, avec assez de fanatisme, défilèrent devant le portrait du roi de Rome, heureux de saluer l'image du fils de leur dieu.