Ce n'était plus la procession des Russes, la Madone miraculeuse devant laquelle s'agenouillait la superstition d'un peuple ignorant et farouche; c'était l'exaltation d'une armée qui se considérait comme une famille, dont l'Empereur était le père, venant demander la bénédiction d'un enfant.

Toute la journée, le portrait du roi de Rome demeura ainsi exposé à la vue des soldats.

L'Empereur, tout réjoui par la vue des traits de son fils, fut jusqu'au soir allègre et dispos. Il écouta de fort bonne humeur le récit que lui fit le colonel Sabvier, arrivé d'Espagne le jour même, de la fâcheuse campagne méridionale. Les nouvelles étaient peu satisfaisantes. La division du commandement, les fautes de Marmont, les succès des Anglais pouvaient indisposer Napoléon. Il ne montra aucun mécontentement et écouta, avec une grave sérénité d'esprit, le rapport de Sabvier sur la bataille de Salamanque. Il dit, en congédiant le colonel, qu'il allait réparer sur les rives de la Moskowa les maladresses commises par ses lieutenants aux Arapiles. Le roi de Rome, par son image, apaisait tout, adoucissait tout et lui rendait supportables des nouvelles, qu'en d'autres circonstances il eût accueillies avec des éclats de colère et des bourrades au mauvais messager.

Au coucher du soleil il jeta un dernier regard sur les positions des Russes et, ayant constaté qu'ils restaient fermes sur leurs lignes, et cette fois ne songeaient à se dérober devant lui, sûr de la victoire, puisque la bataille ne lui échappait pas, il rentra prendre un peu de repos dans sa tente.

Un silence profond s'étendit sur la plaine immense, aux médiocres ondulations, où les ombres, en grandes vagues, roulaient, bougeaient, ondulaient, se perdaient. Les feux des bivouacs çà et là piquaient de rouge ce fond noir, comme des barques voguant dans un océan brumeux. Les cantiques des Russes avaient cessé. Les refrains bachiques et les propos grivois des Français ne troublaient plus le repos du camp. Une petite pluie fine et froide tombait. Les gardes des avant-postes, roulés dans leurs manteaux, se blottissaient contre les maigres troncs des arbres et cherchaient un abri sous les buissons. Un vague soupir, la respiration de trois cent mille hommes endormis, montait doucement, comme une haleine d'enfant sommeillant dans un berceau. Ce calme, cette tranquillité, étaient le prélude du tumulte sauvage et du fracas sinistre du lendemain. Rien n'évoquait l'aspect de charnier sanglant, de cimetière lugubre que d'un soleil à l'autre allait prendre cette plaine muette, paisible, où comme des laboureurs, las du travail du jour et reposant leurs membres pour la pacifique besogne qu'on devrait reprendre à l'aube, fantassins, cavaliers, pontonniers, artilleurs s'étendaient insoucieux, béats, se gaudissant auprès des grands feux, rêvaient des jolies femmes et des vivres succulents qu'on trouverait à Moscou, les Russes battus.

Dans la dernière ronde qu'il avait voulu faire pour s'assurer que les Russes n'avaient pas bougé, surpris par la pluie glaciale, Napoléon fut transi et un gros rhume, qui devait le lendemain lui donner la fièvre et embarrasser son activité cérébrale, le saisit.

A trois heures du matin, selon les ordres de l'Empereur, les troupes prirent les armes en silence. Le brouillard était froid et épais. A la faveur de ce rideau, le prince Eugène se porta vis-à-vis du village de Borodino, en face de la grande redoute; la rivière Kolocha fut traversée; Ney et Davout prirent leurs positions; tandis que Friant avec le maréchal Lefebvre et la garde se massaient au centre, Poniatowski filait à droite par les bois et les canonniers debout, derrière les pièces de trois grandes batteries, attendaient le signal.

L'Empereur avait pris son cantonnement à la redoute de Chevardino. Murat passa devant lui et le salua théâtralement.

Ce cabotin héroïque était costumé, on pourrait dire déguisé, comme pour une représentation au Cirque. Il portait une tunique de velours vert où les passementeries d'or s'entre-croisaient, une toque polonaise à plumes, des bottes jaunes, oh! les belles bottes, armées d'éperons démesurés. Jamais les généraux de la Commune de Paris, si ridiculisés depuis, bien que les obus du Mont-Valérien qu'ils affrontaient fussent fort sérieux, n'arborèrent défroque si pompeuse et si carnavalesque. Murat avait jeté son sabre. Il brandissait une cravache, disant: «C'est assez bon pour chasser les Cosaques!»

Ce Murat, vulgaire, brutal, trop chamarré, plus saltimbanque en apparence que guerrier, fut cependant le héros de cette bataille de géants que les Russes nomment le Borodino et nous la Moskowa.