L'écuyer de cirque lança quatre fois des masses formidables de cavalerie—et par cavaliers! les cuirassiers de Latour-Maubourg, les carabiniers du général Defranc,—contre les carrés d'infanterie russe. Il fut tout, il fut partout. Il remplaçait Davout, le premier des lieutenants de Napoléon, souffrant, au début de la bataille périlleuse. Il fut aux côtés de Ney, le brave des braves, au plus fort de l'action. Il franchit le ravin que défendait la garde russe, enleva la légendaire redoute, occupa la position de Séménofskovié, et, devant l'histoire, affirma la victoire de la Moskowa, contestée plus tard par les Russes. Murat prouva qu'il était Français, puisque toujours coupant l'air de sa cravache fanfaronne, il poursuivit, sous le canon, les derniers bataillons de la garde russe retranchée dans Soski, le point extrême du champ de bataille, proche la rivière.
Murat se trouvait à la tête des premiers soldats du monde, la division Friant, quand cet illustre général fut transporté à l'ambulance où déjà son fils, blessé, était aux mains des chirurgiens. La phalange superbe se trouvait sans chef. Le cabotin sublime accourut: le chef d'état-major Solidet venait de prendre le commandement. Il s'empressa de le céder au beau-frère de l'Empereur. Un boulet passa entre eux deux, au moment où ils se serraient la main pour manifester l'échange du commandement.
—Il ne fait pas bon ici! dit Murat en souriant; ils ont failli me couper ma cravache! Bah! nous n'y resterons pas longtemps en ce mauvais endroit, les Russes vont nous faire de la place!
Et se tournant vers les soldats que les cuirassiers russes chargeaient.
—Formez deux carrés! cria-t-il de sa voix retentissante. Soldats de Friant, souvenez-vous que vous êtes des héros!
—Vive le roi Murat! crièrent les soldats de Friant, et manœuvrant comme dans la cour de l'École militaire, ils formèrent deux carrés dont les feux convergents abattirent en monceaux sanglants et désordonnés les superbes cuirassiers russes. La place était libre et le mauvais endroit devenait supportable.
Murat ne fit pas que charger à la tête des escadrons et commander des fantassins. Il dirigea aussi un feu foudroyant d'artillerie sur les corps russes de Doctoroff et d'Ostermann. Trois cents pièces de canon commandées par lui arrêtèrent les Russes en lui permettant de lancer ensuite sa formidable charge de cavalerie dans les ravins de Semenoffskoïe. En cette journée, où la mort multipliait ses coups, Murat fut vraiment le soldat-Protée; comme alléché, il changeait de costume selon les besoins de l'action et jouait un prodigieux rôle à transformations.
On se faisait des politesses sur le champ de carnage. Les cuirassiers du général Caulaincourt, qui fut tué dans cette charge, passant devant le 9e carabiniers que sabrait la garde russe à cheval, crièrent:
—Vive le 9e! Afin de ne pas humilier... ces braves qu'on débarrassait.
—Vivent les cuirassiers! reprirent les carabiniers, et la mêlée continua, affreuse et sans pitié.