Cette bataille fut atroce. Ney et Murat, comme les héros de l'antiquité, apparurent invincibles et invulnérables. Le massacre dépassa tout ce qu'on avait vu auparavant. Ni dans les temps anciens, ni dans les guerres modernes, malgré l'énergie du combat individuel, dans les guerres à l'arme blanche, et la puissance destructive de l'artillerie et des fusils à tir rapide dans les batailles contemporaines, l'intensité de la tuerie n'atteignit semblable horreur. Trente mille Français furent tués, soixante mille Russes restèrent sur le champ de bataille. Quarante-sept généraux et trente-huit colonels se trouvèrent hors de combat de notre côté. A côté de ces quatre-vingt-dix mille cadavres, vingt mille chevaux blessés erraient, avec des hennissements lugubres, parmi les caissons démontés.
Rien que la nomenclature des chefs atteints dans cette épouvantable collision prouve l'acharnement de la lutte: le général en chef de l'armée russe du Dniéper, le prince Bagration, avait été tué lors de l'assaut de la grande redoute. Dans nos rangs, le maréchal Davout, les généraux Friant, Morand, Rapp, Compans, Belliard, Nansouty, Grouchy, Saint-Germain, Bruyère, Pajol, Defranc, Bonamy, Teste, Guillerminet, furent grièvement blessés. Parmi les morts, on releva les généraux Caulaincourt, Montbrun, Romeuf, Chastel, Lanchère, Compère, Dunas, Dessaix, Canonville. Les subdivisions, au milieu de la journée, étaient commandées par des généraux de brigade.
Vers la fin de l'action, le brave Séruzier, général d'artillerie, le père aux boulets, comme on l'appelait familièrement, était occupé à reconnaître l'emplacement d'une batterie, selon lui portée trop en avant, et que menaçaient les Cosaques de Platow, quand une batterie aux champs arriva à ses oreilles.
C'était l'Empereur qui parcourait le champ de bataille et venait réconforter par sa présence les blessés, animer les survivants.
Séruzier s'approche de l'Empereur, qui lui commande de réunir à l'instant tous ses escadrons qu'il veut passer en revue.
—Sire, ce n'est pas le moment d'une revue, répond Séruzier, nous allons être chargés!...
Aussitôt, avec des clameurs sauvages, Cosaques et Baskirs se précipitent sur l'Empereur et les artilleurs. Cette charge formidable comprenait plus de vingt mille cavaliers. L'Empereur se trouvait en péril dans ce retour offensif et Murat n'était pas là.
Séruzier courut à ses canons. Il fit commencer le tir à boulets par les pièces paires, tandis que les impaires mitraillaient. Tous les coups de ce feu terrible portèrent dans la nuée des Cosaques. Le feu était aussi régulier qu'à l'exercice. Les chevaux des Cosaques en tel tas s'amoncelèrent devant les batteries, qu'ils formèrent un retranchement. L'Empereur souriait:
—Allons, dit-il à Séruzier, puisqu'ils en veulent encore, donnez-leur-en!...
Quatre cents bouches à feu tirèrent alors sur la cavalerie russe, qui se retira en désordre et atteignit la garde massée en arrière. On ne faisait plus de prisonniers. On tuait en masse.