Ce n'était plus l'époque où les savantes manœuvres du général Bonaparte et du Premier Consul enveloppaient les armées d'Alvinzy, de Milan et de l'archiduc Charles, et les forçaient à mettre bas les armes.

Perdu au milieu de cet immense empire russe, ayant tout tiré de la France pour se ruer sur le Nord, n'ayant ni renforts ni aide à espérer, c'était une guerre de farouche extermination que faisait Napoléon. Il se comportait, avec les cavaliers de Murat, avec les fantassins de Ney, avec les artilleurs de Séruzier, comme l'explorateur entouré des sauvages assaillants dans les bois d'Afrique: il ne pouvait se livrer un passage qu'en détruisant tout ce qui lui barrait la route. Terrible bûcheron, il se traçait un sentier rouge dans une forêt d'hommes.

Quand le canon de Séruzier eut refoulé les masses ennemies, l'Empereur voulut quand même passer la revue qu'il avait décidée, croyant l'action finie.

Il distribua des récompenses à tous les braves qui lui étaient signalés. Il manda Ney, déjà maréchal et duc d'Elchingen,—Tolstoï désigne ainsi le brave des braves: «Ney, se disant duc d'Elchingen»,—et aux applaudissements des troupes, le nomma prince de la Moskowa.

Quant à Séruzier, qui l'avait préservé de l'atteinte des Cosaques et avait achevé la déroute de l'ennemi, il lui demanda:

—Quel est le plus brave de tous ceux que tu commandes?

Séruzier répondit simplement:

—Ma foi, Sire, je n'en sais rien! Tout ce que je sais, c'est que je suis le plus capon!

Cette réponse fit rire l'Empereur. Après avoir donné croix et grades aux officiers et soldats de Séruzier, il lui dit:

—Il faut que je finisse par toi, puisque tu es, dis-tu, le plus capon: je te donne quatre mille francs de dotation et le titre de baron!