Napoléon savait récompenser les braves.

La nuit enfin était descendue sur le champ de bataille. La plaine de Borodino n'était qu'une immense ambulance avec, par places, des morgues où des milliers de cadavres gisaient, sanglants, fracassés, défigurés, horribles. Le ravin de Séménofskoié semblait un cercueil immense où l'on avait entassé pêle-mêle les morts. Là s'étaient réfugiés, pour s'abriter de la canonnade, les soldats russes, et Murat avait haché tout ce qui se trouvait de chair vivante sous sa cravache, pire que le marteau d'Attila. Rien ne respirait plus là où ce chevaucheur de la mort avait passé.

La mauvaise foi des Russes a contesté à Napoléon le gain de la bataille de Borodino ou de la Moskowa.

Koutousoff eut l'impudence d'écrire à Alexandre qu'il avait battu les Français et que s'il se retirait devant Napoléon, c'était pour conserver ou sauver Moscou, la ville sainte. Rostopchine, en brûlant la capitale moscovite, évacuée sans avoir été défendue, devait contredire cette audacieuse assertion.

L'armée française a couché sur les positions conquises de Borodino. Elle a occupé les redoutes élevées par les Russes. Koutousoff a reporté son armée en arrière. La bataille a été acceptée par les Russes pour couvrir et sauver Moscou, et si Napoléon est entré quelques jours après au Kremlin, l'évidence des faits prouve que Koutousoff a menti et que les Russes ont bien été vaincus le 7 septembre. Que la victoire ait été achetée cher, et qu'à la suite des désordres de la retraite hivernale, ses résultats aient été insignifiants, sauf pour les pauvres diables qui trouvaient la mort en ce champ funeste, ceci est indiscutable. La mauvaise foi slave a eu tort de nier les faits.

Le célèbre romancier russe, Tolstoï, qui est tombé depuis dans un complet gâtisme humanitaire et mystique, a prétendu que la bataille de Borodino «était la première que Napoléon n'ait pas gagnée».

Il a contesté avec sincérité l'influence du rhume de cerveau ayant paralysé le génie si actif de Napoléon; sans ce coryza, disait-on, la Russie eût été perdue et la face du monde aurait changé. Il a déclaré dans son ouvrage Napoléon et la campagne de Russie que le rhume de l'Empereur n'a pas plus d'importance historique que le rhume du dernier des soldats du train. Il reconnaît que le plan de Napoléon n'est en rien inférieur à celui des campagnes précédentes, mais il affirme que cette glorieuse et meurtrière rencontre ne pouvait qu'être inutile. «Le résultat immédiat de cette bataille, dit-il, fut pour les Russes d'accélérer la chute de Moscou, ce qu'ils redoutaient le plus au monde, et pour les Français de hâter la destruction de toute leur armée, ce qu'ils avaient raison de craindre par-dessus tout.»

Tolstoï ici a raison. La boucherie de Borodino ne livra pas la Russie à l'armée française, ne contraignit pas Alexandre à proposer la paix et elle affaiblit terriblement Napoléon.

Et ici, il faut rendre une fois de plus hommage à ce grand capitaine,—tout en déplorant au nom de l'humanité ces exterminations en masse reconnues infécondes par les historiens, par les philosophes, par les hommes d'État,—que jamais son génie ne fut plus puissant, plus universel, plus omnipotent qu'à la Moskowa.

Séparé de la France par d'énormes distances, sentant derrière lui remuer l'Allemagne prête à courir aux armes et à le frapper dans les reins s'il était vaincu, préoccupé de livrer une bataille décisive pour épouvanter l'empereur de Russie et ses conseillers, croyant que la paix lui serait offerte après cette hémorragie, il accepta le combat, mais, pour la première fois, il sentit la gravité des pertes subies.