Il dirigea toute la mêlée à distance, laissant faire Ney et Murat. Ce sont pourtant ses dispositions qui assurèrent la possession finale du champ de bataille.

Mais, penché sur la plaine, il regardait avec une angoisse indescriptible fondre et disparaître un à un ses régiments. Comment les remplacerait-il? Telle était la pensée qui le rongeait pendant l'action. Il était semblable au joueur hardi martingalant et qui se demande s'il lui restera assez d'or pour tenter la chance jusqu'au bout et forcer la fortune.

A dix heures du matin, on vint lui annoncer que la grande redoute avait été enlevée à la baïonnette par le 30e de ligne, commandé par le général Bonamy, de la division Morand. Ney et Murat envoyèrent alors Belliard demander à Napoléon de faire donner sa garde pour achever la déroute. Il refusa, et, sagement, trouvant que c'était tôt d'engager sa garde dans la matinée. Il accorda cependant la division Friant.

Après la prise du ravin, Ney et le vice-roi réclamèrent encore les secours de la garde. Napoléon ne consentit qu'à lancer la division Claparède, de la jeune garde.

Quand Poniatowski, ayant fini d'occuper les bois, enleva à droite Outitza, sur la vieille route de Moscou, et que l'armée russe débordée eut commencé son mouvement de retraite, l'Empereur répondit au maréchal Lefebvre qui le suppliait de lui permettre d'achever l'écrasement des Russes et de les f.... dans la Moskowa, la baïonnette de ses grenadiers au c...:

—Non, mon vieux camarade, je ne te laisserai pas te couvrir de gloire aujourd'hui... Tes grenadiers ont assez gagné de batailles!... Les Russes sont en désordre. Mais ce sont de bons soldats. Voici les meilleures troupes du czar devant nous battant en retraite. Ils ne sont que dix-huit mille environ ces survivants de la journée; mais dix-huit mille combattants solides et désespérés, acculés à une rivière, peuvent se défendre brillamment...

—Sire, nous les aurons! dit Lefebvre, impatient de combattre.

—Je le sais bien, par Dieu! que nous les aurons, répondit l'Empereur, mais combien de mes braves succomberont dans cette suprême lutte?... Je ne veux pas faire démolir ma garde!... à huit cents lieues de France on ne risque pas sa dernière réserve!... Duc de Dantzig, avant peu peut-être, je ferai appel à ma garde!... Pour le moment, qu'elle se contente d'admirer l'armée qui a vaincu et qu'elle se dise qu'après avoir fait une entrée triomphale dans Moscou, je ne puis rentrer à Paris, seul, comme un général vaincu!...

Il ne croyait pas ainsi prophétiser. Il faut reconnaître que sa sagesse et sa prudence furent alors dignes de son génie. Ce n'était plus le téméraire conquérant d'Égypte, l'audacieux vainqueur d'Italie, le confiant preneur de capitales; l'esprit de prévoyance lui venait. Il regardait en arrière. Embarqué pour un atterrissage inconnu, il se préoccupait du retour. S'il lui fallait livrer le lendemain une seconde bataille, avec quoi irait-il au combat? On ne remplace pas les hommes tués aussi facilement que les cartouches tirées. Il avait raison de ménager la poignée de braves qui lui restait, car si Koutousoff et les historiens russes ont dit juste, la victoire de Borodino a plus contribué à la perte de Napoléon qu'un insuccès. Si les Russes eussent arrêté sa marche en avant, Napoléon eût ramené ses troupes à Smolensk ou à Witebsk. Il eût pris ses cantonnements d'hiver et avec des soldats ravitaillés, refaits, endurcis au froid, il eût, en 1813, consommé l'occupation de la Russie et signé la paix à Pétersbourg.

Napoléon, le soir de la bataille, d'abord donna ses ordres pour le pansement des blessés et convertit en ambulance l'abbaye de Kolotskoï, visita le champ de bataille, où l'infatigable Larrey, pendant trois jours, banda les plaies, pratiqua les premières amputations, distribua des cordiaux et de la charpie aux malheureux râlant sur le sol fangeux. Puis il rentra, triste et pensif, sous la tente.