Le portrait du roi de Rome frappa ses regards.

—Enlevez, cachez ce tableau! dit-il vivement au général Gourgaud, ce pauvre enfant voit de trop bonne heure un champ de bataille... et quel champ de bataille!

Il se laissa tomber fatigué, découragé, pris de la fièvre de rhume, sur un pliant, vainqueur mécontent de sa victoire. Il était effrayé de la violence du carnage et surpris de ne point entendre s'élever du camp les vivats joyeux et les bruyantes acclamations par lesquelles ses soldats célébraient ses succès chaque soir de bataille. Jetant les yeux sur une carte déployée et plaçant son doigt sur la France, anxieux, secoué peut-être par un de ces pressentiments qui sont comme le mystérieux garde à vous! que lance dans la nuit de la conscience l'âme-sentinelle, Napoléon se demanda:

—Que disent-ils?... Que font-ils à Paris?... Peut-être a-t-on déjà répandu le bruit que j'étais mort!...

[XVI]
LA FÉERIE D'UNE CONSPIRATION

La conspiration Malet fut un conte de fées tragiquement achevé. Nous n'en sommes qu'à l'heure fantasmagorique où, comme les citrouilles qui se changent en carrosses, les prisonniers se métamorphosent en ministres, tandis que les ministres vont occuper les cellules évacuées. Paris fut pendant cette mémorable matinée le théâtre d'une prodigieuse et dramatique féerie.

Tandis que Napoléon envisageait, non sans inquiétude, la situation, et se préoccupait, le soir même de la bataille de la Moskowa, de ce que pensait, de ce que faisait Paris, tout en continuant sa marche téméraire sur Moscou, où il entra bientôt, la capitale de l'Empire s'éveillait, surprise par le coup audacieux de Malet.

Nous avons laissé l'étrange conspirateur se rendant, après les ordres donnés à Soulier, à la prison de la Force.

Cette vieille geôle parisienne, célèbre par les événements qui s'y accomplirent durant la Révolution et dont le souvenir s'est aussi perpétué dans les annales judiciaires, car les plus grands scélérats y furent détenus, s'élevait rue Pavée-au-Marais et rue du Roi-de-Sicile. C'était l'ancien hôtel de la famille de la Force. Ses bâtiments avaient été originairement élevés par Charles, roi de Naples et de Sicile. C'est Louis XVI qui transforma en prison l'ancien hôtel royal et ducal. Une propriété voisine, l'hôtel de Brienne, fut achetée par Necker, et servit de maison de détention pour les filles et les comédiens, le For-l'Évêque et le Petit-Châtelet ayant été supprimés. Cette prison, nommée la Petite-Force, subsista jusqu'au règne de Charles X, où elle fut remplacée par Saint-Lazare. Sous le second Empire, cette sinistre bâtisse fut démolie.

Quel motif pouvait pousser Malet à s'arrêter à la porte d'une prison, à s'en faire ouvrir les grilles, au lieu de poursuivre directement sa route vers les ministères, l'état-major, et de s'emparer le plus promptement possible des deux ou trois postes principaux du gouvernement: le commandement militaire, le ministère de l'Intérieur avec la police, l'Hôtel des Postes et l'Hôtel de Ville où devait se rassembler la Commission provisoire?