Malet s'interrompait dans sa marche de risque-tout et faisait ce détour par la rue du Roi-de-Sicile pour délivrer deux prisonniers, deux généraux, nommés Lahorie et Guidal.

Ces deux officiers étaient connus depuis longtemps de Malet, mais n'avaient eu avec lui aucune correspondance, aucune intelligence. Ils étaient, comme lui, gens d'insubordination, mécontents, inquiets, sans grandes opinions de parti, mais prêts à se ranger du côté où soufflerait la révolte. Ils haïssaient l'Empereur, comme ils avaient jalousé le général Bonaparte, et devaient être disposés à seconder les projets de quiconque s'armerait pour renverser le régime impérial.

Lahorie, originaire de la Mayenne, avait quarante-sept ans. Il était de famille noble et se nommait Alexandre Fanneau de Lahorie. Tout jeune, il avait atteint les hauts grades. Général de brigade à trente ans, il était devenu chef d'état-major de Moreau. Les traîtres s'attirent. Moreau avait sans doute apprécié en lui un instrument utile pour ses complots futurs. Compromis dans l'affaire de son général, qu'il voulait retrouver aux États-Unis, Lahorie fut emprisonné à la Force.

Il ignorait certainement les projets de Malet et ne fut pas mis au courant de la supposition imaginée par son ancien camarade. Il crut, lui aussi, à la vérité de la nouvelle de la mort de l'Empereur et pensa concourir à un coup d'État.

Malet avait pu assez facilement surprendre la crédulité de Soulier, le commandant de la 10e cohorte, et les hommes de cette cohorte le suivaient sans hésitation; mais il lui fallait des chefs hardis, des militaires professionnels, capables de maintenir, d'entraîner les troupes, et sur lesquels il pût compter au moment de l'action. Il faut remarquer, en effet, que les hommes de la caserne des Minimes, qui formaient à Malet sa première force armée, étaient de simples gardes nationaux. Napoléon avait emmené en Russie tout ce qu'il possédait de soldats disponibles. La France se trouvait non gardée. Pour assurer le service intérieur de défense et de sûreté, il organisa trois bans de garde nationale. Le premier, composé des hommes non mariés, de vingt à vingt-six ans, qui n'avaient pas été appelés à faire partie des derniers contingents, fut divisé en cent cohortes. Chaque cohorte se composait de onze cents hommes, dont une compagnie d'artilleurs. Les cohortes ne devaient pas sortir des frontières.

Mais les hommes qui faisaient partie de cette armée territoriale ne se dissimulaient pas que Napoléon, le terrible consommateur d'hommes, ne se priverait pas de les envoyer renforcer ses régiments en Espagne, en Allemagne, en Russie, quand il aurait besoin de boucher des vides. Ces gardes nationaux, arrachés à leurs professions civiles, troublés dans leurs affections et dans leurs intérêts, formaient une armée de mécontents. Ils seraient enclins à favoriser le renversement du régime qui faisait d'eux des soldats et les exposait aux sanglantes et lointaines rencontres. Commandées par des chefs ayant réputation militaire, et animés contre l'Empire, ces cohortes fourniraient le levier suffisant pour soulever et abattre le colosse napoléonien. Lahorie et Guidal, sur l'énergie et la haine desquels Malet pouvait compter, seraient les poignées de ce formidable levier humain.

Il est possible que ces deux généraux, Lahorie surtout, ayant été lié avec Moreau, président d'une loge de Philadelphes aux États-Unis, eussent avec Malet d'antérieures relations secrètes, et que la pensée lui vint de les embaucher, à raison de leur affiliation et de la garantie qu'ils lui offraient comme tels. Mais, à l'époque où éclata la seconde conspiration de Malet, les Philadelphes n'avaient plus la même activité qu'en 1808. Lahorie et Guidal, détenus, ne pouvaient pas être des frères bien actifs, et les membres de l'association, les ayant perdus de vue, ne devaient plus guère les compter que comme des affiliés honoraires.

Guidal, âgé de quarante-huit ans, était un Méridional à l'aspect d'homme du Nord. Né à Grasse, il était grand, robuste, avec les yeux bleus et les cheveux blonds. Mis en réforme, il fut compromis dans des troubles qui se produisirent dans le Var, en 1811. On l'accusa, sans preuves certaines, d'avoir voulu livrer nos flottes et nos arsenaux de la Méditerranée aux Anglais. Plus tard, sa veuve intrigua auprès de Louis XVIII pour obtenir une pension. Elle fit valoir les services récents que son mari aurait rendus aux Bourbons, d'abord avec M. de Frotté en 1794, en soulevant des rébellions dans l'Orne, et en favorisant la chouannerie dans ce département, où il commandait. Elle produisit ensuite un certificat surpris probablement à la bonne foi de l'amiral anglais, lord Eymouth, attestant que son prédécesseur, l'amiral Cotton, avait été en rapports avec un agent français, du nom de Guidal, travaillant pour le rétablissement de la royauté. La seule chose qui paraît démontrée, en ces obscures allégations, ayant cependant une apparence sérieuse, puisque la veuve de Guidal s'en autorisait pour solliciter une pension des Bourbons, dont la police pouvait aisément vérifier si oui ou non le général les avait secrètement servis en conspirant sous le Consulat et sous l'Empire, c'est que le fils de Guidal servait à bord des vaisseaux anglais. Lord Eymouth copiant sa déclaration sur les registres du bord ne pouvait se tromper. Ceci d'ailleurs importe peu: le général Guidal, en entrant dans la conspiration de Malet, a plus nui à l'Empereur et a été plus utile aux Bourbons que s'il avait pointé les canons britanniques.

Comme Lahorie, le général Guidal ignorait tout des combinaisons de Malet. Il se montra, comme lui, surpris et joyeux de sa délivrance soudaine, qu'il attribuait également à un coup de force militaire, avec l'appui du Sénat.

Boutreux, continuant à remplir avec dignité et énergie ses fonctions de commissaire de police, s'était fait ouvrir les cellules des deux prisonniers. Il leur notifia gravement un acte de mise en liberté. Tous deux furent étonnés et crurent d'abord à un ordre dissimulé.