—Le gouvernement m'a mis en liberté et remis le commandement de ces braves! dit Lahorie, toujours allègre, l'air plutôt bon enfant.

—Quel gouvernement?... Je ne comprends pas...

—Eh bien! voilà!... L'Empereur est mort!... Le peuple nomme ses magistrats...

—Ah! mon Dieu!... le pauvre Empereur!... s'écria Savary, et, la douleur l'accablant, car il aimait sincèrement Napoléon, il se laissa tomber à la renverse sur son lit.

Il demeura quelques secondes évanoui, puis, sa raison, sa lucidité d'esprit reprirent le dessus. Il devina sur-le-champ une machination. Ce n'était pas qu'il mît en doute la mort de l'Empereur. Cet accident terrible et désastreux était malheureusement dans les choses possibles. Que de fois, durant cette longue et nécessaire campagne de Russie, l'absence de nouvelles avait fait envisager aux amis, aux fidèles de Napoléon, l'hypothèse effrayante de sa mort dans un combat, ou à la suite d'une foudroyante maladie! Le silence gardé par Napoléon depuis plusieurs jours pouvait rendre vraisemblable une catastrophe survenue sous les murs de Moscou. Mais Savary réfléchissait que ce n'était pas un personnage encore en prison la veille, comme Lahorie, qui devait lui notifier un si grand événement. Lui, ministre de la police, aurait dû être prévenu le premier. La délivrance d'un conspirateur détenu ne pouvait avoir été obtenue que par un attentat. L'Impératrice, l'archichancelier Cambacérès avaient donc imaginé, en apprenant la mort de l'Empereur, de le faire arrêter, lui, son ami, son serviteur, le défenseur désigné du roi de Rome? Et puis, qui pouvait leur avoir donné l'idée de mettre en liberté un adversaire du pouvoir impérial comme Lahorie? Il y avait, dans ce coup de théâtre, un mystère et une invraisemblance qui lui firent aussitôt douter de la réalité de la mission de celui qui venait l'arrêter, et de la loyauté du pouvoir au nom duquel Lahorie prétendait agir.

Guidal, qui accompagnait Lahorie, observait, du coin de l'œil, le travail intérieur qui s'accomplissait dans la conscience de Savary, tout à fait réveillé, et reprenant visiblement son sang-froid.

Il se pencha à l'oreille de son camarade et lui conseilla sans doute de tuer Rovigo.

Et il commanda, se tournant vers les soldats:

—Un sergent?...

Puis, comme nul ne répondait: