Quand le personnage énigmatique eut remué la tête et que ses traits, bien éclairés en face, apparurent dans leur réalité à Maubreuil, celui-ci poussa un cri de stupéfaction:

—Oh! quelle ressemblance inouïe! murmura-t-il... Vraiment, si je ne savais que nous sommes à la comédie et que vous m'offrez un spectacle inattendu et curieux, monsieur le comte, je jurerais que l'empereur Napoléon en personne se trouve présentement avec vous et moi au Chêne-Royal...

—N'est-ce pas que ce misérable, ce coquin que j'ai ramassé dans les bouges de Londres, mêlé aux pires voleurs et aux prostituées de Whitechapel, ressemble à s'y méprendre à votre glorieux empereur?... Avance un peu, drôle, dit Neipperg haussant la voix, puisque la nature a fait de toi l'image vivante du scélérat couronné que je n'ai pas encore traité comme il le mérite, approche, et qu'il subisse en effigie, sur ta vile personne, le commencement du châtiment qui se prépare pour lui... Allons! ton derrière, Napoléon!...

Et Neipperg, ivre de fureur, surexcité par sa passion, dans un coup de folie que provoquait chez lui, chaque fois qu'elle se présentait, l'apparition de son rival, se précipita sur l'infortuné sosie, qui courbait comiquement les reins. Il lui appliqua alors un grand coup de pied au derrière en répétant dans une obsession vindicative et brutale:

—Tiens, voilà ton salaire, Napoléon!... Misérable Napoléon... Lâche Napoléon!... Tiens! Tiens! Voilà pour toi!...

Et il retomba épuisé, soulagé, dans son fauteuil.

Maubreuil, en assistant à cette scène où il y avait comme l'aberration de la haine et de la colère, réfléchissait profondément.

Une idée étrange aussi, un projet vague mais attirant, se dessinait dans son esprit inventif...

Il dissimula sous un sourire approbatif la combinaison, probablement scélérate, qui se développait dans son cerveau.

L'homme cependant qui avait servi à tromper la jalouse animosité de l'amoureux de Marie-Louise s'était redressé; comme un acteur qui, son rôle fini, s'en vient avec ses camarades familièrement causer et boire, déposant la couronne du roi ou le poignard du traître, il s'approcha de la table, prit sans façon un gobelet, y versa une large lampée de whisky, l'avala, et reposa le verre en disant à Neipperg: