—Permettez-moi de vous demander quelques semaines de crédit... Si vous m'accordez votre Napoléon, oh! moyennant le remboursement d'une partie de ce que son entretien et sa livrée vous ont déjà coûté, je vous donne ma parole de gentilhomme que votre vengeance n'en ira que plus vite, n'en sera que plus complète...

—Quel projet avez-vous donc?

—Je ne puis aujourd'hui vous l'expliquer... mais vous apprendrez bientôt, comme tout l'univers, le résultat de l'entreprise que je vais tenter avec l'aide de cet admirable coquin... Vous consentez, monsieur le comte?...

—Emmenez-le donc, dit Neipperg, s'il peut contribuer à nous venger du bandit corse... aussi bien je devais me séparer de ce ruffian dont la nature a fait le jumeau de Napoléon... Je l'avais rencontré dans une taverne infâme de Whitechapel où je cherchais à recruter quelques gaillards sans scrupules pour parcourir les routes de France où circulent les courriers...

—Ah! oui!... ces compagnons qui arrêtent les malles-postes, et vident les sacoches contenant les dépêches sans négliger les envois d'argent aux armées?... des gens précieux, bien qu'ils oublient trop souvent de transmettre aux comités royalistes le numéraire saisi avec les dépêches... Et ce garçon était de ces braves?

—Non pas!... Un simple grime, un acteur de bas étage, courant les tavernes et, pour quelques shillings, distrayant les habitués de ces repaires... Au cours de ses gambades et de ses chansons, il vint à parodier l'allure et l'attitude de Napoléon... Bien qu'il se fût barbouillé entièrement le visage de noir de fumée, je fus frappé de sa ressemblance étrange, prodigieuse avec mon ennemi... l'idée baroque me vint alors de l'engager à mon service: je lui achetai une défroque rappelant celle de l'homme dont il portait sur sa face la physionomie, et je m'amusai à le garder ainsi près de moi, durant mon séjour en Angleterre... Je suis à la veille de repartir... je ne puis dans le voyage que j'entreprends, et, surtout, dans le milieu où je dois agir, traîner derrière moi un aussi compromettant portrait... Je vous abandonne donc, très volontiers, mon cher comte, le peu honorable Samuel Barker... puisse-t-il vous procurer, comme à moi, d'agréables moments de satisfaction!... Mais il se fait tard et nos lits nous attendent!

Et Neipperg se leva, après avoir tendu la main à Maubreuil.

—Merci, comte, de votre cadeau!... Oh! vous ne tarderez pas à avoir des nouvelles de Samuel Barker... ce singulier acteur, dirigé par moi, me paraît destiné à un véritable succès dramatique...

—Que comptez-vous donc lui faire jouer? sera-ce un personnage comique?...

—Un rôle tragique...