—Oui, le général Bonaparte, devenu notre Empereur... homme rustique, tu sauras que bien qu'il y ait d'autres généraux et qu'il y ait encore d'autres empereurs dans le monde, quand on dit le général, c'est Bonaparte que ça veut dire, et quand on dit l'Empereur tout court, c'est Napoléon dont on a parlé... Allons! encore un verre de vin, pour arroser la leçon, et écoute la suite de l'histoire... A la santé du maréchal!...

La rasade avalée, La Violette reprit:

—Le général nous dit donc: «Mes enfants, nous n'avons pas le nombre pour nous... il faut avoir la malice... tous ces marais sont traversés de chaussées, où une colonne d'hommes énergiques peut résister et passer... l'ennemi, bien plus fort que nous, perdra l'avantage numérique, obligé de se serrer au lieu de déployer ses bataillons... enfilons ces mauvais chemins-là... vous voyez ce village là-bas, il s'appelle Arcole... je veux y aller déjeuner: en avant, les enfants!...» et nous voilà partis!...

—Arcole?... c'est là où il y avait un pont? demanda l'un des voisins de La Violette.

—Et un fameux!... il était défendu par quarante pièces de canon, sans compter les tirailleurs, la cavalerie, la réserve... Bref, quand nous y arrivons, un feu du diable nous accueille... les plus solides commencent à vaciller... la fusillade et la mitraille couvrent le pont d'une pluie de balles. Impossible d'avancer!... c'était terrible et surprenant, ce pont vide, tout environné de fossés, où personne n'osait passer... Augereau ne savait que faire pour enlever ses troupes, quand tout à coup un grand brouhaha s'élève à la tête du pont... C'est le général Bonaparte qui arrive... Aussitôt il s'informe... il voit par ses yeux le danger, l'hésitation des soldats, la bataille perdue... alors il descend de cheval et crie: «—Un drapeau!... Qu'on m'apporte un drapeau!...» On lui apporta le drapeau de la 32e demi-brigade... Il porta à ses lèvres l'étoffe sacrée, puis, saisissant l'étendard par la hampe, il s'élança sur le pont, en criant: En avant!... On le suivit, pêle-mêle... en désordre, ivres, furieux, aveugles et fous, nous allions!... On courait sur le pont, enveloppés d'une pluie de balles... Le drapeau déployé au-dessus de la tête de Bonaparte semblait la voile d'un bateau battu par la tempête... Lannes, Bon, Muiron s'étaient jetés au-devant du général pour essayer de le protéger de leurs corps... Muiron, son aide de camp, tomba frappé d'une balle qui lui était destinée... C'est alors que je m'avançai...

La Violette fit une pause. Il semblait recueillir ses souvenirs et chercher un mot qui lui échappait. Bientôt il reprit:

—Ah! voilà!... Muiron était tué, Lannes s'était jeté à droite vers Bonaparte, pour parer de sa poitrine la fusillade qui venait de la gauche du pont... De ce côté-là le général n'était pas protégé... je me trouvais avec mes tapins, des enragés, des gamins de dix-huit ans, toujours au premier rang... quelquefois plus près encore de l'ennemi... et, ma foi! pour soutenir le général, je faisais battre la charge à tour de bras... Voyant Muiron tomber, je me précipite vers le général et je me redresse... derrière moi, il était à l'abri... l'avantage de la taille... vous comprenez?... c'est alors que le général m'a parlé...

Comme un artiste qui prend des temps et pose ses effets, La Violette s'arrêta, promenant sur son auditoire un regard dominateur...

—Or donc, reprit La Violette, satisfait de l'attentif silence qui l'environnait, le grand homme il me dit comme cela, au milieu de la pétarade: «Imbécile...—oui, je crois bien que c'est imbécile qu'il a dit, on n'entendait pas très bien à cause de la fusillade endiablée—baisse-toi donc, tu vas te faire tuer?...» Alors, je lui répondis, en faisant les marques de respect dues aux supérieurs: «Mon général, je suis là pour ça... si je suis tué, on battra la charge sans moi; mais si vous étiez tué, vous, qui donc battrait les Autrichiens?»

—C'était bien dit... et qu'est-ce qu'il a répondu, le général?... fit le paysan qui avait questionné La Violette.