—Rien..., il n'a pas eu le temps... Une furieuse décharge d'artillerie nous jetait tous dans le marais, en démolissant une partie du pont... Oh! ce que nous barbotions dans la vase, mes enfants!... mais c'est égal, je faisais toujours battre la charge à mes petits tambours, et le général tenait toujours son drapeau déployé au-dessus de sa tête... On a fini par le passer tout de même ce diable de pont, et l'on a culbuté Alvinzy dans les marais où il voulait nous donner comme pitance aux sangsues!... Voilà, mes amis, la première fois que j'ai causé à Napoléon... Nous avons ensuite parlé ensemble à la bataille d'Iéna... à Dantzig... à Friedland... et ça n'est pas fini, j'espère bien que ça n'est pas fini!... dit La Violette en cherchant autour de lui l'assentiment des paysans pour ses pronostics belliqueux.
Un certain silence avait suivi ses dernières paroles. L'un des paysans, nommé Jean Sauvage, fermier du maréchal Lefebvre, robuste cultivateur approchant de la quarantaine, en levant son verre en signe d'amitié, dit à La Violette:
—A la vôtre, gouverneur! Je bois à un brave, à un vrai Français, et nous autres paysans de la Brie, nous avons la prétention d'être de notre pays... Nous avons écouté votre beau récit, et croyez bien que notre cœur bat au souvenir de tous ces grands combats dont vous avez été l'un des acteurs... Bonaparte, au pont d'Arcole, a été d'une bravoure téméraire... Il a entraîné l'armée, lui, dont la place n'est pas en première ligne, dans les combats, et qui a autre chose à faire que de risquer sa vie comme un simple soldat; il a montré qu'il savait, à l'occasion, risquer sa peau et braver la mort stupide... Nous l'admirons donc comme général, nous l'aimons comme Empereur... Mais nous commençons à trouver qu'il a suffisamment acquis de gloire comme cela et qu'il est temps de se reposer sur ses lauriers... Voilà notre sentiment, à nous autres, cultivateurs briards, monsieur le gouverneur La Violette.
—Et vous avez raison, mes amis, de vouloir le maintien de la paix! dit une voix forte derrière eux; j'espère que rien ne viendra plus vous arracher à vos champs, à vos foyers...
C'était Lefebvre qui, ayant au bras Alice, la future mariée, conduisait ses invités à travers la prairie, où les tables dressées et les tonneaux défoncés donnaient l'aspect d'une joyeuse kermesse des pays flamands.
La Violette s'était levé en reconnaissant la voix du maréchal.
Il se mit au port d'armes avec sa canne et grogna:
—Alors on ne se battra plus?... On est donc rouillé?
—Que grommelles-tu dans ta moustache? dit Lefebvre. La France, mon vieux La Violette, a acquis assez de gloire pour ne plus vouloir chercher de nouvelles occasions de victoires. A tenter trop la fortune, on risque de tout perdre... Je crois que l'Empereur, dont tous les désirs sont satisfaits, qui vient d'éprouver la grande joie d'être père et dont la dynastie est désormais à l'abri des éventualités et des revers, comprendra qu'il est temps de donner à son peuple le repos, la tranquillité, les bienfaits de la vie paisible et laborieuse... C'est d'ailleurs le sentiment de tous les compagnons d'armes de Sa Majesté... Qu'il consulte ses maréchaux, il verra bien que personne ne veut plus la guerre!
—Parbleu! grogna La Violette, mal convaincu, tous les maréchaux sont devenus gras comme des chanoines... ils ont des châteaux, des fermes, de l'argent, ils ne demandent qu'à jouir de tout cela, à loisir... enfin!... la consigne est de désarmer, allons! vive la paix!... vivent la joie et les pommes de terre!...