Et La Violette fit tournoyer sa canne avec une vélocité où il y avait du dépit et de l'ironie.
Jean Sauvage, le paysan qui avait déjà parlé, reprit la parole:
—Monsieur le maréchal a raison, dit-il, quand il déclare, lui, un vaillant, lui, un héros, qu'il est sage de laisser souffler la France et qu'il est temps de suspendre le fusil au râtelier... Si l'on consultait le pays, encore plus que les maréchaux, il voudrait la paix... Puisse la naissance du fils de l'Empereur nous l'accorder!
A ce moment, la maréchale Lefebvre, à qui le commandant Henriot donnait le bras, s'avança en tendant la main à Jean Sauvage:
—Bien dit, garçon!... Tu es paysan, moi je suis aussi une fille de la terre, je sais combien c'est douloureux pour ceux qui l'ont cultivée de voir un champ foulé par les chevaux, piétiné par les hommes, labouré par les roues de l'artillerie... Je sais aussi qu'après la guerre, les souverains se réunissent et se font mille fêtes entre eux, tandis qu'on pleure dans les villages et que des femmes en deuil s'agenouillent devant des croix représentant des fosses lointaines, des tombes inconnues, en Espagne, en Moravie, en Pologne... Oui, vous avez raison, mes amis, de vouloir la paix, mais soyez assurés qu'un peuple qui s'amollit est bien vite obligé de subir la pire des guerres, celle qu'on lui impose, qu'il fait à contre-cœur, sans élan ni enthousiasme...
Elle s'arrêta un instant, puis continua, plus animée:
—L'Europe, en ce moment, est traversée par des courants souterrains menaçants. Une explosion brusque peut avoir lieu d'un instant à l'autre... Napoléon est toujours redouté des rois de l'Europe, mais il en est haï aussi... Pour eux, il est le soldat audacieux qui a fondé un trône non seulement sur la victoire, mais aussi sur la Révolution française... il est le champion de l'égalité, cette chose odieuse aux monarques du droit divin... il n'y a qu'en France qu'il est possible de voir maréchal et duc un paysan comme Lefebvre, maréchale et duchesse une paysanne comme moi, qu'on nommait jadis la Sans-Gêne!... Mes amis, réjouissons-nous d'avoir la paix, profitons de ses bienfaits, mais ne tremblez pas le jour où il faudra reprendre le fusil... vous devrez tous peut-être avant peu l'armer, non plus pour acquérir de la gloire et grandir encore le nom de Napoléon, mais pour préserver votre champ et sauver la patrie!...
Jean Sauvage se leva, et, solennel, se découvrant, dit alors d'une voix forte:
—Madame la maréchale, et vous tous qui êtes ici, célébrant le mariage du commandant Henriot, le fils adoptif de notre maître aimé, qui a conduit à la victoire plusieurs d'entre nous, bien haut nous le disons, nous faisons tous des vœux pour l'Empereur et pour le roi de Rome, nous espérons qu'il saura maintenir à la France son rang dans le monde et lui garder ses frontières de la République... mais nous désirons, nous, les humbles, les petits, les travailleurs des champs, qui formons la grande masse de la nation, ne plus entendre le son du canon que pour célébrer les joyeux événements... nous souhaitons que la France puisse enfin cesser d'être un camp tout assourdi du fracas des armes... le sang de notre jeunesse a assez coulé sur cent champs de bataille... N'est-ce pas, les enfants? ajouta-t-il, en se tournant vers les paysans, cherchant leur approbation, et tous s'écrièrent:
—Oui! oui!... c'est bien cela!... Jean Sauvage, tu as raison!...