Un service de courriers et d'estafettes avait été organisé, et l'Empereur, qui avait emmené son secrétaire Méneval, continuait à expédier ses affaires courantes. Il travaillait partout et partout se trouvait chez lui.

Jusqu'à l'heure du dîner, l'Empereur parut distrait. Il s'informait de l'heure. Il marchait fiévreusement dans la pièce qui lui servait de cabinet, ouvrant brusquement la porte du salon voisin comme s'il devait y rencontrer quelqu'un d'attendu et la refermant avec la même vivacité, ainsi qu'à la suite d'une fausse joie, montrant un éclair de désappointement dans les yeux.

Son secrétaire s'apercevait de son impatience, mais il ne pouvait en deviner la cause. Il attribuait aux nouvelles équivoques reçues de la cour de Russie la visible inquiétude de Napoléon.

A la fin, comme n'y tenant plus, l'Empereur s'écria:

—En voilà assez pour cette après-midi, Méneval... vous pouvez vous retirer et prendre votre part des réjouissances que prodigue le duc de Dantzig à l'occasion du mariage de son pupille, le colonel Henriot... Amusez-vous, Méneval, c'est de votre âge... et puis une fête nuptiale dispose toujours à la gaieté!...

Il cherchait ses mots, comme s'il avait une question à poser qui l'embarrassait. Il reprit bientôt, tandis que le secrétaire rassemblait ses papiers, bouchait l'écritoire et serrait dans un portefeuille fermant à clef les notes et les originaux de la correspondance:

—Tout le monde ici semble être fort joyeux... Le bal sera animé... il me semble qu'il y a de fort jolies femmes... Avez-vous remarqué la mariée, Méneval, elle m'a paru fort piquante?...

—C'est une des plus charmantes femmes qui se puisse trouver à votre cour, Sire, et le colonel Henriot a fait bien des jaloux...

—Ah! vous la trouvez jolie?... c'est aussi mon avis, dit l'Empereur avec vivacité, puis aussitôt, sur le même ton, désireux de cacher une impression secrète, en profond comédien qu'il était, même dans l'intimité, dissimulant même avec ses plus dévoués serviteurs: Avant de vous retirer, dit-il, préparez-moi donc, mon cher Méneval, un ordre... c'est pour un officier que je puis d'un moment à l'autre envoyer à Paris au ministère de la Guerre afin d'en rapporter le portefeuille F contenant les états de situation des troupes cantonnées dans la région de la Baltique...

—Voici l'ordre, Sire, dit Méneval... il n'y a plus qu'à y inscrire le nom de l'officier que Votre Majesté veut envoyer...